Douce

Noirceur et dévastation

À mon sens, le plus impur chef-d’œuvre de Claude Autant-Lara, où chacun est accroché, fouillé, interrogé…

On a très souvent présenté ce film comme une critique anarchiste et cruelle de la bonne conscience et de l’aveuglement de l’aristocratie de la fin du 19ème siècle ; sans doute y a-t-il cela, mais sans doute est-ce plus vaste.

La scène fameuse où la vieille marquise de Bonnafé (admirable et si poignante Marguerite Moreno) quittant ses pauvres et leur souhaitant Patience et résignation se voit suivie par l’apostrophe de son brûlant régisseur (Roger Pigaut) Et moi impatience et révolte ! est typique à cet égard. Puisque la révolte du régisseur, sa volonté de prendre pied dans un ordre social dans lequel il n’est pas et ne peut pas être admis s’achèvera par la catastrophe absolue, la mort de Douce, l’horreur tombée davantage encore que sur une famille, sur une maison (le cri de haine de la vieille nourrice, Gabrielle Fontan pour ceux qui sont venus tout assassiner) et le renvoi des deux révoltés, le régisseur et sa complice (Madeleine Robinson) venus perturber ce qui était un ordre, sans doute injuste, mais apaisé pour ceux qui l’acceptaient.

Après le passage des révoltés, il n’y a plus rien ; c’est pire.

hqdefaultMerveilleux dialogues (Jean Aurenche et Pierre Bost), dans la bouche de Marguerite Moreno Je me l’offre, je l’accepte et je me dis merci ! (alors que Madeleine Robinson à qui la marquise donnerait bien quelques effets qui ne lui servent plus, paraît chipoter) ou Si on se mettait à chercher des raisons, on accepterait tout !, mais aussi de la sublime Odette Joyeux, musique de René Cloerec qui reste en tête longtemps, pléiade d’acteurs…

Un diamant.

Noir, bien sûr !

À quand une grande édition DVD ?`

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Il fallait toute l’idiote naïveté, la cafardise prétendument bien-pensante, l’aveuglement au mieux stupide (et quelquefois criminel) de la Révolution nationale pour s’indigner vertueusement, en 1943 devant ce chef-d’œuvre noir, réalisé par un Autant-Lara misanthrope absolu, souvent méchant comme une teigne et en tout cas superbement inspiré par un scénario des deux grands scénaristes Pierre Bost et Jean Aurenche, sur la base d’un roman de Michel Davet qui n’a pas laissé grande trace et dont je suppose – témérairement, je le reconnais – que le texte était moins mouillé d’acide que ne l’est le film.

Douce-1943-2Qu’on ait pu voir dans Douce seulement une critique des classes dominantes de la fin du 19ème siècle et que l’histoire désespérée d’une très jeune fille abusée par un aigri social me laisse, à la dixième vision, assez pantois ; le film commence par un panoramique (un peu artisanal, j’en conviens, mais ça n’a pas beaucoup d’importance) sur les toits de Paris : on voit la Tour Eiffel en construction et c’est Noël (on est donc en 1888) ; qui connaît un peu Paris voit tout de suite qu’on est dans les beaux quartiers patriciens de la rive gauche, l’aristocratique faubourg Saint-Germain ; le panoramique s’arrête sur une église toute bruissante des préparatifs de la Nativité (Saint-Pierre du Gros Caillou, rue Saint Dominique ?) ; un confessionnal, un prêtre effaré qui, en quelques mots prémonitoires, trace le chemin de sa pénitente, Douce de Bonafé (Odette Joyeux), qui vient de lui avouer un amour absurde : Je ne vous menace pas de l’Enfer : l’enfer, c’est ici-bas que vous le connaitrez !. Tout est là : le romanesque passionnel de la mésalliance totale cassé d’emblée par l’évidence de l’appartenance sociale.

L’appartenance sociale, Autant-Lara ne manque pas de la faire valoir dès la séquence suivante : hôtel particulier, invraisemblable nombre de domestiques, burlesque installation d’un ascenseur dédié seulement à la terrible marquise de Bonafé (Marguerite Moreno qui n’a pas trouvé de plus grand rôle) ; qu’on juge que l’ordre social, figé, marmoréen, d’apparence (ou de réalité ?) immuable, est scandaleux, immoral, épouvantable même, est un point de vue qui se défend. N’empêche que c’est l’ordre, qui seul permet la Civilisation.

douce-1943-04-gIrène (Madeleine Robinson), dame de compagnie de Douce, et Fabien (Roger Pigaut), le régisseur des Bonafé, amants aigris, qui ne peuvent ni s’entendre, ni se séparer, (et, in fine, condamnés par le drame affreux de la mort de Douce, à vivre ensemble leur enfer) sont aussi criants d’hypocrisie et d’envie que la marquise est boursouflée de la fierté de son rang, mais finalement consciente de la fragilité de son bonheur, et son fils Enjalbert ((Jean Debucourt), le père de Douce, pénétré de sa propre médiocrité : finalement, la criante sévérité du film, c’est ça : chacun sait ce qu’il vaut, et ce n’est pas grand chose.

Joyeux._Robinson_DouceIl n’y a précisément que Douce, qui doit avoir quelque chose comme 16 ou 17 ans, qui s’illusionne un peu sur la vie, mais la réalité, la trivialité naturaliste de l’amour – de l’attirance à la fois physique et intellectuelle – qu’elle éprouve pour Fabien, le régisseur de ses domaines va vite la ramener à la raison ; au soir de ce qui pourrait être leur première nuit, dans cet hôtel d’habitude, où Fabien a coutume de recevoir Irène, dans ce premier soir de la vie qu’elle voudrait grande et qui n’est que banale, Douce renvoie celui qu’elle s’était imaginer aimer Je suis glacée Fabien, et elle tourne la clef dans la serrure : on n’a jamais mieux représenté le dégoût d’une jeune fille devant l’animalité du mâle…

Film admirable, ponctué de vacheries de dialogue (Je déteste refuser les permissions, aussi je vous prie de ne pas m’en demander, Il fait froid comme en temps de guerre, Je me l’offre, je l’accepte et je me dis merci !) , et plein d’amour (d’Enjalbert, qui espère encore que sa petite fille va lui revenir, à la fois souillée, mais intacte : Ce ne sera pas Douce qui est partie, mais Douce qui revient…), doté d’une musique inoubliable de René Cloerec, fier, désespérant, accablant, Douce est un des plus beaux films du cinéma français.

Et l’on se désespère qu’aucun éditeur n’ait jamais songé à en présenter un DVD…

2 Responses to “Douce”

  1. Bravo Monsieur pour votre pénétrante analyse de Douce. J’ai assisté dans les années 😯 à une présentation de ce film en présence d’Autant-Lara et d’Odette Joyeux. Ce fut une soirée émouvante où le metteur en scène et l’actrice s’étreignirent. Peut-être les détails suivants vous intéresseront-ils.

    Autant-Lara me confia que Marguerite Moreno était une grande amie qui l’avait vu naître. A l’époque de Douce, elle était très vieille et pouvait difficilement marcher. Elle était assise durant les répétitions et ne se levait que pour le tournage. C’était une amie de Louis Jouvet (elle exprime son admiration pour lui dans le film LE REVENANT et son plus grand rôle au théâtre fut LA FOLLE DE CHAILLOT de Giraudoux. Elle venait d’une famille bourgeoise du 16ème arrondissement et fut éduquée dans une pension religieuse pour jeunes filles bien nées. Elle joue dans ce film le rôle qu’elle a connu dans son propre milieu. Elle en savait tous les préjugés et toutes les hypocrisies. On ne peut souhaiter pour une artiste de mieux trouver le ton juste de son personnage. Sa voix seule est prenante, émouvante, et profondément humaine lorsqu’elle exprime son esprit de caste et son égoïsme.

    Autant-Lara m’apprit que pour tourner la scène d’ouverture, l’immense panoramique sur le Paris de 1888, il avait réservé tout le studio de Joinville pour une semaine, ce qui aujourd’hui serait impensable. L’ascenseur installé pour faciliter la vie d’Engelbert, amputé d’une jambe suite à une chute de cheval, provenait du musée et fonctionnait parfaitement en studio.

    La mère d’Aurenche, l’un des dialoguistes, avait connu des moments difficiles dans sa jeunesse comme institurice dans une famille aristocratique identique à celle du film. Elle avait confié à son fils les humiliations qu’elle avait subies en tant que personne jugée d’un rang inférieur. Il s’inspira de ses souvenirs pour écrire les dialogues d’Irène, saisissants de vérité.

    Le rôle du père de Douce joué par Jean Debucourt fut pénible pour lui physiquement. On lui pliait la jambe à l’aide d’un appareil de contention caché sous son pantalon pour simuler un membre amputé, ce qui était très douloureux pour lui.

    Odette joyeux parla de la direction d’acteurs d’Autant-Lara. Il se mettait devant elle et mimait l’expression de son visage telle qu’il la concevait. Cela l’énervait parfois, mais elle comprenait ce qu’il voulait et tout se passait bien finalement. De nos jours, on fait exactement le contraire en laissant l’acteur improviser son jeu, parfois même ses propres dialogues.

    A la fin de cette présentation, je rencontrai une femme âgée qui me raconta des souvenirs remontant à janvier 1943. Elle était dans une rue proche des studios de Joinville lorsqu’elle vit courir vers elle une jeune fille habillée d’une robe des années 1880 et magnifiquement coiffée. Elle la suivit dans le café où elle s’engouffra et découvrit que c’était Odette Joyeux habillée en Douce, qui profitait d’un répit entre deux prises pour se détendre. Elle n »oublia jamais cette intrusion du personnage fictif dans le monde réel.

    Autant-Lara n’était pas satisfait de la fin de Douce, qui lui avait été imposée par les producteurs. La fin qu’il aurait souhaitée, c’est que Douce aurait survécu à l’incendie du théâtre. On aurait caché la jeune fille « souillée », car ayant perdu sa virginité, en parlant d’elle à voix basse et en la tenant à l’écart des réunions de famille pour étouffer le scandale. On aurait conçu pour elle un projet de mariage avec un homme titré prêt à épouser « une jeune fille avec tache » contre une importante compensation financière.

    Tel quel, le film fut critiqué autant par sa peinture impitoyable du monde fermé d’une aristocratie décadente où s’étiole la jeunesse que par l’ambition des serviteurs d’y accéder.

    Odette Joyeux rendit hommage à son mari, Philippe Agostini, pour son magnifique travail de photographie.

    Lorsque je demandai à Autant-Lara comment un tel chef-d’oeuvre avait pu naître, il me répondit que toute l’équipe était possédée d’une même passion et vibrait à l’unisson pour que du moindre machiniste, aux décorateurs et au musicien, la fiction prenne l’apparence de la réalité. « Nous étions une grande famille dont le travail était soutenu par l’amitié et la foi dans l’histoire racontée » conclut-il.

    Je partage votre opinion que Douce est un des plus beaux films de l’histoire du cinéma, malheureusement méconnu. Projeté il y a quelques années à la cinémathèque de Londres, il fit salle comble. Le public anglais fut sensible à une histoire qui rappelait les plus belle heures du romantisme.

  2. impetueux dit :

    Mille mercis sur les anecdotes qui parsèment votre message et qui sont fort intéressantes et peu connues. Vous avez bien de la chance d’avoir pu approcher jadis le réalisateur et l’actrice principal et de recueillir ces informations de première main.
    Je ne vous suivrai pas tout à fait sur le fond du message : pour moi, comme dans « La traversée de Paris », comme dans « L’auberge rouge », Autant-Lara dispense un identique venin à toute l’échelle sociale : il méprise aussi bien les pauvres que les riches et ne trouve aux premiers aucune qualité première. Je crois même qu’il est plus à l’aise avec les riches qu’avec les pauvres : ils ont l’avantage d’être mieux éduqués, même si leur coeur est aussi sec.
    Je me réjouis, pour une fois, que les producteurs aient imposé leur vision au réalisateur ; on peut juger la fin de « Douce » un peu mélodramatique (mais cela débouche sur la magnifique scène terminale, les deux complices, Pigaut et Robinson, chassés par Morenio avec une violence et une malédiction magnifiques). Mais si le film avait eu la fin que vous décrivez, cela aurait vraiment trop chargé la barque anti riches. Or, je me répète, c’est l’équilibre de la détestation qui fait la grandeur incroyable du film…
    On annonce l’édition du film dans quelques semaines, mais ce serait dans la modeste collection « Gaumont à la demande », avec une image et un son aléatoires et sans doute dépourvue de suppléments
    Suppléments qui pourraient comporter par exemple les anecdotes que vous narrez.
    Mille mercis !

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