007 Spectre

L’errance du Titanic.

Ce qui est bien triste, et même assez navrant, c’est qu’au box-office français, ce 007 Spectre accumule à peu près 5 millions de spectateurs, presqu’autant que Bons baisers de Russie, davantage en tout cas que Dr. No et écrase le pourtant très bon Au service secret de Sa Majesté. Que dire et que penser ? Pour qui, comme moi, a si violemment ressenti et aimé l’irruption du personnage de James Bond dans le monde assez ringard des films d’espionnage et qui voit depuis des décennies s’abâtardir et se vulgariser un des rares mythes constitués au cœur du siècle dernier, c’est désolant.

Voilà une légende qui ne tourne pas même en rond et qui pourrait se revivifier en se modernisant, mais reste une escroquerie malhonnête qui conserve de vagues enveloppes nominales (Bond, Monneypenny, M, Q, mais aussi Spectre et Blofeld), un générique immuable et quelques mesures d’une musique parfaite. Et c’est tout. On a l’impression – et plus j’y pense, plus je crois que c’est une bonne comparaison – qu’on assiste à un de ces films de la tradition européenne (Les trois mousquetaires ou Les Misérables par exemple), revisités par la Finance cosmopolite et où Louis XIII pourrait être présenté comme le fils de Charlemagne et Jean Valjean pour le fils de Quasimodo. Je veux dire par là que les scénaristes prennent un sujet tordu qu’ils torturent et compliquent à l’envi et présentent ça au spectateur en lui disant qu’il va se régaler avec la nouvelle recette.

Je ne suis pas certain d’être bien clair en écrivant cela : j’ai toujours su que je n’avais pas le cerveau très doué pour les concepts. On me comprendra mieux (si ça intéresse quelqu’un de me comprendre, ce qui n’est pas démontré) si l’on songe un peu à la transformation subie par les personnages qui font le cadre de la série, autour de l’agent secret. Il va de soi que mon propos ne touche pas Bond lui-même. Si l’on peut évidemment penser que Sean Connery a placé la barre trop haut pour être jamais rejoint, si je n’ai pas détesté George Lazenby et me suis assez bien fait, finalement, à Roger Moore, si j’ai peu apprécié Timothy Dalton ou Pierce Brosnan, si Daniel Craig me laisse assez indifférent, l’image de l’espion ami des dames et de la belle vie n’a pas trop changé, raffinement en moins et américanisation en plus.

Mais j’avais déjà eu un coup au cœur en 1995, avec Goldeneye en voyant une femme (Judi Dench)incarner le patron des Services, l’austère M. Il fallait bien remplacer Desmond Llewelyn, mort en 1999, dans le rôle du grincheux et génial Q ; l’avoir fait interpréter par le jeunot Ben Whishaw m’a interloqué. Mais je suis tombé de l’armoire en découvrant que Miss Monneypenny, qu’on ne peut qu’imaginer qu’avec le teint que confère aux Anglaises un climat pluvieux et dont Lois Maxwell était l’archétype, était devenue, sous les traits de Naomie Harris, une métisse, ravissante au demeurant. Féminisme, jeunisme, antiracisme, les places fortes du Camp du Bien.

Tout cela n’a, bien entendu, aucune importance. La franchise continue à s’enfoncer dans des intrigues d’une complication extrême, auprès desquelles les pages les plus austères de la Critique de la raison pure sont de la gnognote et dans la mise en valeur de spectaculaires effets spéciaux, cela au détriment de l’intérêt et de la logique..

Le pire est que ça continuera ad nauseam et que mes petits-enfants, dans leur grand âge, pourront voir le 100ème numéro de la série. Si du moins le cinéma existe encore et si le puritanisme islamiste n’a pas triomphé.

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