L’étrange madame X

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« Allons faire semblant d’exister… »

Curieux film, comme est curieuse toute la carrière de Jean Grémillon qui devrait briller d’un éclat beaucoup plus vif, qui devrait être tenu pour un des plus grands cinéastes français si…

Si quoi ? Ah ! C’est bien là la question ! Il a un sens extraordinaire de la composition d’image, de la lumière, de la scénarisation des personnages, des mouvements de caméra ; il a su employer de manière très neuve des acteurs dont le jeu était très marqué, qui représentaient presque des archétypes, pour les utiliser, sinon à contre-emploi, du moins d’une façon biaisée très intéressante (Gabin dans le formidable Gueule d’amourMadeleine Renaud dans Le ciel est à vous)… Il réalise des histoires très fortes, bien composées, dans des milieux campés de façon précise, approfondie (Le ciel est à vous encore, ou Remorques)…

Et puis ? Et puis, malgré un réel succès critique et – souvent – public, il a dû toujours courir auprès des producteurs pour tourner, ses projets se cassant souvent la figure…

C’est très injuste et très dommage : même si L’étrange madame X est plutôt en retrait par rapport aux films des quinze années précédentes, il y a des séquences tout à fait extraordinaires, notamment les plongées dans les milieux si différents, si abyssalement différents, que sont l’ébénisterie d’Étienne (Henri Vidal) et l’hôtel particulier du très grand bourgeois Jacques Voisin-Larrivé (Maurice Escande), mari d’une Irène (Michèle Morgan) qui fut sa secrétaire, qui n’est plus sa femme qu’en façade et qui s’est fait passer pour sa propre femme de chambre auprès d’Étienne.

C’est sans doute par là que ça commence à être un peu bancal ; c’est à la fois assez compliqué et trop invraisemblable pour qu’on adhère pleinement, et le couple Morgan/Vidal – marié depuis sa célèbre rencontre au cours du tournage de Fabiola – n’est ni très crédible, ni très bon. Exigences de la production ? Fausse bonne idée du réalisateur ? Toujours est-il qu’on ne croit guère à l’histoire improbable, qui, de quasi-vaudeville qu’elle était au début, se mélodramatise au fur et à mesure qu’on avance dans le film…

Et pourtant, il y a – j’y reviens – des scènes formidables, captées en studio, qui rendent parfaitement l’atmosphère des rues populeuses, avec ces petites gens en bérets, casquettes, canadiennes et grand fichus ou, au contraire, celle de ce monde de haute bourgeoisie qui se survivait encore un peu, en ce début des années Cinquante, avec sa nombreuse domesticité, ses réceptions en habit et robe longue, ces rapports humains extrêmement codés… Et lorsque les deux mondes se rencontrent, parce qu’Étienne d’abord croit venir dans la maison de son amie qu’il croit camériste, puis lorsqu’il se rend compte de la réalité, il y a un des dialogues d’une infinie subtilité, d’une réelle qualité de ton.

Une question que je me pose et à quoi un sagace et savant connaisseur de Grémillon pourrait me répondre, s’il a lu quelque part un décryptage de la pensée de l’auteur, aussi passionné de musique qu’il l’était de cinéma (et qui a là confié la charge de la partition au grand Vincent Scotto) : pourquoi lorsque les amants se retrouvent dans l’auberge de l’oncle d’Étienne (Paul Barge) à Chènevières, pourquoi l’oncle les fait-il danser sur l’air de cette déchirante valse 1900 qui s’appelle Lorsque tout est fini ? S’il y a un air qui ne peut être l’air national de leur amour, c’est bien celui-là, en tout cas à cet instant…

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