Aguirre, la colère de Dieu

883891996_2d53ab6cdfUn choc !

Auri sacra fames ! (détestable faim de l’or !) (Virgile, Énéide , III, 57).

J’imaginais devoir me livrer, avant d’avoir vu Aguirre pour la première fois de ma vie, sinon à un plaidoyer, du moins à une sorte d‘explication de ce qui pousse les hommes à aller voir ailleurs, c’est-à-dire à découvrir – donc à coloniser – ; car (quelqu’un peut-il en douter ?) l’Humanité tout entière s’est répandue à la surface du globe en chassant devant elle, par vagues successives, ceux qui occupaient la place avant les derniers arrivants, et Cortez et Pizarre, si leurs noms nous sont connus, ne sont pas plus extravagants que ne l’étaient, deux, trois, dix siècles auparavant, les envahisseurs qui déferlaient d’Asie pour repousser jusqu’en Patagonie les précédents autochtones qui, eux-mêmes, avaient chassé qui ?

La curiosité, la soif de la découverte est encore davantage au cœur de l’Homme que le goût du profit et la soif de l’or ; les peuples, depuis qu’ils existent, vont voir ailleurs parce qu’ils pensent que l’herbe est plus verte et les criques plus riantes ; le nier serait faire preuve d’un angélisme charmant et vain. Quittant Olduvaï, en plein Rift africain, nos ancêtres ont dès l’abord poussé plus loin leur curiosité et les mouvements de population sont aussi vieux que le monde.

4871287b13872-coeurdeverre10jpgPoussant le paradoxe un peu loin, j’écrirais volontiers qu’il n’est pas question, dans Aguirre de la conquête dorée des Amériques, qui fut l’aventure essentielle de l’Occident pendant un siècle : malgré leur folie, leur avidité, leur violence, ces aventuriers qui s’embarquaient sur des vaisseaux soumis à toutes les tempêtes, avec peu de vivres et sans médicaments, me semblent autrement plus fascinants que nos actuels prétendus héros qui, sur des esquifs sponsorisés par Fleury-Michon ou Benneteau, bardés d’électronique et reliés par le fil magique du GPS essayent de nous persuader qu’ils prennent des risques… Qu’on fasse la nique à Christophe Colomb, Vasco de Gama ou Magellan dans le monde d’aujourd’hui me semble être une des manifestations les plus veules de la haine d’elle-même qui anime notre civilisation.

Cela dit, qui n’est pas que provocation et goût du paradoxe, je ne suis pas persuadé que l’aventure de Don Lope de Aguirre ne pourrait pas être vécue ou transposée soit dans une autre découverte – celle de ces voyageurs du 19ème siècle qui parcouraient l’Afrique – ou même, et tout autant dans toutes les folies de l’exploration de la planète que notre histoire inquiète a suscitée : la conquête de la face Nord de je ne sais quel pic inaccessible ou la volonté forcenée d’être le premier au Pôle Sud…

  agants-thumb-510x383-19577Ce qui me semble le plus fascinant dans cet Aguirre magnifique et hanté c’est la folie inhérente à l’homme, le sacrifice fait par la tentation d’aller plus loin de toute humanité. La séquence initiale, cette descente des Andes vers la forêt étouffante, c’est bien celle d’une colonie de fourmis, d’une cohorte d’insectes sociaux voués à la perpétuation de l’espèce par la nécessité de l’exploration. Face à l’hostilité de la nature, ou plutôt face à sa radicale indifférence, n’est-il pas indispensable que des fous aillent porter plus loin la marque de la curiosité humaine ?

Lorsque Werner Herzog, dans le commentaire souvent inspiré qu’il fait de son propre film, indique qu’il a très librement imaginé l’histoire, que rien, ou fort peu, n’y est exact, ne donne-t-il pas, fût-ce involontairement les clefs de son oeuvre ? Parabole qui justifie les invraisemblances (la présence des femmes, du tutoiement qu’emploie Inez (Helena Rojo) vis-à-vis de son fiancé Ursua (Ruy Guerra), la présence du moine dans le tribunal fantoche qui condamne Ursua – alors qu‘Ecclesia abhorret a sanguine – ), invraisemblances qui, rapportées à de plus vastes perspectives, n’ont pas d’autre importance que symbolique ?

À suivre…

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18938511Aguirre est une œuvre si riche qu’elle supporte une multiplicité d’interprétations ; dans mon message précédent, j’ai tenté d’indiquer que, pour moi, le film n’était pas une dénonciation de la Conquête de l’Amérique, ni même un pamphlet contre les colonisations, mais davantage le regard jeté sur la folie inhérente à l’Homme qu’on pourrait appeler Insatiété ou Insatisfaction.

Je vais, je crois, laisser quelques autres impressions, qui mûrissent…

Les débats ne cessent d’apporter de nouveaux éclairages au film : c’est bien cela, d’ailleurs, une œuvre forte : c’est quelque chose qui ouvre une multiplicité de portes et où chacun, en fonction de sa sensibilité, de son histoire propre, de ses obsessions et de ses interdits recompose à l’envi sa propre thématique.

Qu’on voie dans Aguirre une métaphore du nazisme ne me semble pas en soi choquant, et moins encore inapproprié ; mais on pourrait aller chercher ici et là tant d’exemples de folies dans l’histoire des hommes, de Caligula à Savonarole, des Cathares aux Khmers rouges !

J’ai vu plutôt – mais une troisième vision donnerait peut-être encore autre chose – une illustration d’un débat qui m’est particulièrement cher : celui d’Apollon et de Prométhée : l’harmonie et la mesure contre la révolte et la passion du savoir. Dit ainsi, ça n’apporte de l’eau au moulin de quiconque ou, davantage, ça ne veut trancher avec rien : nous avons besoin de pasteurs et de chasseurs, de paysans et de conquistadores…

Je pourrais écrire : de fous et de sages…

Me vient à l’esprit un mot fort de Maurice Druon (dans  »La volupté d’être ») :  »C’est un malheur que de naître avec de la démesure dans l’âme, un grand malheur sans lequel il n’y aurait pas de grandes vies ».

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