Exodus

Sur le théâtre du Monde.

Voilà un très gros film hollywoodien, très et trop copieux, qui, pendant plus de trois heures, essaye sans beaucoup de nuances de raconter un des événements majeurs du 20ème siècle, un de ces événements qui retentissent très largement sur le monde d’aujourd’hui : la création ex nihilo de l’État d’Israël. Très et trop copieux, c’est bien cela : un de ces gâteaux considérables plein de bonnes choses, du miel, des framboises, du caramel, de la chantilly qui satisfont nos gourmandises mais laissent la place à un peu trop de satiété ; c’est déjà ça : il n’y a pas d’écœurement. Mais en fait on sait depuis longtemps que qui trop embrasse, mal étreint et qu’à force d’empiler Pélion sur Ossa, comme les Géants de la mythologie grecque, on montre une ambition trop forte, démesurée à mes yeux.

Depuis sa sortie en 1961 sur les écrans français je n’avais pas revu Exodus. Je conservais le souvenir du thème musical d’Ernest Gold qui fut, d’ailleurs un immense succès, repris par un paquet d’interprètes, d’Édith Piaf aux Compagnons de la chanson. Mais ma mémoire était bien infidèle sur le reste : il me semblait que le seul récit du film était l’évasion de Chypre de quelques centaines de misérables Juifs européens décidés à rejoindre la Palestine où allait surgir, conformément à la Promesse Balfour de 1917, l’État d’Israël.

De fait, c’est bien là le premier tiers du film : Ari Ben Canaan (Paul Newman) parvient, par la ruse d’abord et le chantage à la grève de la faim ensuite, à faire rejoindre le Proche Orient par le vieux rafiot rouillé Exodus. Il y rencontre – concession évidente au romanesque hollywoodien – la délicieuse veuve Kitty Fremont (Eva Marie Saint) et il n’est pas besoin d’être bien malin pour deviner ce qui se passera plus tard entre eux. Cette partie là effleure sans beaucoup approfondir (à peine plus que dans la Manon de Clouzot) ce que fut le drame de ces réprouvés qui avaient tout perdu et espéraient surmonter les horreurs qu’ils avaient vécues sur la terre de leurs lointains ancêtres, mais aussi les réticences de la Grande-Bretagne à introduire dans la poudrière qu’a toujours été la Palestine un germe de déséquilibre. On ne peut pas dire, de ce strict point de vue, que les gouvernements de Sa Majesté britannique s’étaient mis le doigt dans l’œil.

Commence alors une tout autre histoire et je ne suis pas certain que mes 14 ans de l’époque en aient perçu toute l’importance. Bien sûr, il y a l’installation des réfugiés dans les kibboutzim, sortes de phalanstères agricoles où chacun paie de sa personne. Mais il y a aussi et surtout les développements de la lutte pour conquérir le statut d’État et mettre donc fin à la mainmise britannique sur le territoire, qui assure néanmoins une paix bien relative entre Juifs et Arabes.

Il ne faut pas s’attendre de la part d’Otto Preminger au respect de la vérité historique : ainsi, alors que le film est censé se dérouler dans les derniers mois de 1947 (le vote de l’assemblée générale de l’ONU, qui est mis en scène, intervient le 29 novembre), un des moments importants d’Exodus est l’attentat de l’hôtel King David qui fit 91 morts, mais qui eut lieu le 22 juillet 1946. Attentat fomenté par l‘Irgoun, groupe violent né d’une scission de la Haganah, organisation militaire sioniste, jugée trop modérée. Dans le film le héros, Ari/Paul Newman est un des responsables de la Haganah, son oncle Akiva (David Opatoshu) le chef de l‘Irgoun (en fait, Menahem Begin, l’homme des accords de Camp David avec Anouar El Sadate). Exodus, là-dessus, sur les divergences de points de vue, est bien sommaire.

Et la troisième orientation, plus sommairement décrite encore, est la réaction arabe au vote de l’ONU, marquée par de mutuels massacres, guerre civile qui débouchera, après la proclamation de l’État d’Israël, le 14 mai 1948, à une guerre avec l’Égypte, la Syrie, l’Irak, la Jordanie…

Comme le film a disposé de gros moyens et que Preminger n’est pas manchot, malgré l’excessive durée (en fait ce sont deux ou trois films qu’il aurait fallu consacrer à a période), Exodus se laisse voir. Mais condensant trop de matière, faisant un usage outré des aspects les plus romanesques du récit, il apparaît aujourd’hui comme assez boursouflé.

Et puis que dire de l’irénique conclusion : Un jour, Juifs et Arabes partageront cette terre dans une paix véritable. Comment faire tenir un litre et demi dans une bouteille d’un litre ?

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