L’ or de Naples

Funiculi, funicula…

À dire le vrai, L’or de Naples, c’est c’est, davantage que le film lui-même, la tendresse du regard que porte Vittorio De Sica sur sa ville chérie (il n’y est pas né, mais il y est venu vivre toute son enfance). Regard tendre, affectueux, indulgent, émerveillé à la fois par la vitalité et la sagesse patiente de la cité, par son petit peuple si divers et ses aristocrates aux généalogies séculaires, par sa bonne humeur et son sens du tragique, quelquefois outranciers l’une et l’autre, mais qui rendent la ville si profondément humaine. Cela, tout au moins en 1954, peut-être beaucoup moins aujourd’hui. Ou tout autant, je n’en sais rien.

De Sica, après avoir tourné quatre films bouleversants (Sciuscia, Le voleur de bicyclette, Miracle à Milan, Umberto D.), qui atteignent ou frisent le chef-d’œuvre, avait été parallèlement attaqué par les deux grandes forces politiques qui régentaient l’Italie de l’époque : la Démocratie chrétienne, hégémonique depuis l’institution de la République, en 1946 et jusqu’en 1963, où elle dut composer avec les Socialistes, jugeait que le regard triste du cinéaste sur la grande misère de l’Italie était trop négatif et pessimiste. Le Parti communiste, le plus puissant du monde occidental (jusqu’à plus d’un tiers des votes en 1974) lui reprochait de ne pas esquisser la moindre esquisse d’ébauche de proposition et de ne pas appeler à la révolution prolétarienne. Dès lors, le réalisateur, pour tourner, devait aller vers d’autres orientations : l’histoire d’amour sèche et un peu triste de Stazione Termini, à Rome et le film à sketches L’or de Naples.

Six histoires, de durée, de qualité et de tonalités différentes. Six histoires présentées dans un ordre qui ne s’impose pas absolument et qu’on pourrait volontiers contester. Il paraît, notamment, que De Sica souhaitait conclure le film par la brève histoire glaçante du convoi du petit garçon mort, conduit par une mère de grandes beauté et dignité (Teresa De Vita) des ruelles étroites jusqu’aux larges perspectives des quais ensoleillés. Et cela pour mieux faire sentir l’omniprésence de la mort à Naples. Je crois en effet que cette conclusion aurait été particulièrement intéressante et pertinente ; mais les producteurs n’ont sans doute pas voulu donner au film une conclusion aussi triste ; et les distributeurs, en France et aux États-Unis ont même supprimé le sketch !

Et pourtant il est bien vrai que la mort rode sur les pentes de la cité, au milieu des venelles crasseuses et des façades orgueilleuses des palais décrépits. Certes, elle n’est pas là dans chacun des épisodes. On n’en voit pas trace, par exemple, dans le sketch Les joueurs, par ailleurs délicieux, où le comte Prospero (De Sica lui-même), tenaillé par l’absolu démon du jeu mais tenu serré par sa femme (Irène Montaldo) en est réduit pour assouvir sa passion à affronter à la scopa un enfant, Genarinno (Pierino Bilancioni, absolument remarquable), le fils du concierge de son hôtel particulier, qui lui met une pile à chaque rencontre. Pas trace non plus dans Le professeur, où un violoniste de concert, Ersilio (Eduardo De Filippo) est aussi une sorte de donneur de conseils de toute nature au petit peuple de sa piazzetta (c’est le sketch le plus faible, à mes yeux et malheureusement il achève le film).

Mais la mort est déjà un peu davantage dans l’histoire du Caïd Don Carmine (Pasquale Cennamo) qui s’est établi, à la mort de sa femme, chez son ami Saverio (Toto) puis a mis la famille en coupe réglée, y régnant en maître absolu, jusqu’à ce qu’une alerte cardiaque grave l’accable et donne le courage et la force à Saverio de le ficher dehors. Peu importe que l’alerte soit fausse et due à la nullité professionnelle d’un petit médecin, vite contredite par un éminent spécialiste : l’ombre a passé…

La mort est aussi dans la farce, celle jouée au pizzaïolo Rosario (Giacomo Furia) par sa femme Sofia (Sophia Loren) qui le trompe copieusement, oublie un matin sa bague d’émeraude chez son amant Alfredo (Alberto Farnese), prétend qu’elle a dû tomber dans la pâte. Et le couple de rechercher le bijou chez tous les clients matutinaux et notamment chez Don Peppino (Paolo Stoppa), qui vient de perdre sa femme et qui, dans une grande manifestation ostentatoire de chagrin, menace de se défenestrer (tout en vérifiant que la foule de ses amis va bien le retenir au moment du geste fatal !).

La mort est surtout dans l’histoire de Teresa (Silvana Mangano), pauvre prostituée sortie miraculeusement de son bordel par un entremetteur pour épouser un homme qu’elle ne connaît pas : c’est un vrai conte de fées : le mari, Nicola (Erno Crisa) est beau et riche, sa famille accueille la jeune femme avec affection et chaleur, la maison est grande et belle… Mais il y a une jeune fille morte qui va s’interposer… Je ne conte pas la fin, qui est à la fois triste et résignée…

Pour autant, il me semble que ce De Sica-là n’a pas la puissance émotive qu’il a eue dans ses films antérieurs et qu’il retrouvera ensuite avec d’autres œuvres formidables, La Ciociara ou Le jardin des Finzi-Contini. Sans doute son talent s’exprimait-il mieux dans le drame que dans la comédie même si, comme très souvent dans les films d’Italie, l’ombre se mêle à la lumière…

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