La baie des Anges

La malédiction du hasard.

Ah, je suis bien d’accord avec qui dit que La baie des Anges est le meilleur film interprété par Jeanne Moreau, avec, sans doute, Ascenseur pour l’échafaud et Journal d’une femme de chambre… (et on se dit, d’ailleurs que la grande dame du cinéma français n’a pas tourné tant que ça de si bons films…).

Ce serait même un très bon film, et ma note serait plus haute encore (aux alentours de 5,5) si je ne ressentais encore le dépit donné par la fin, bâclée, bébête, ridicule, même, ce happy end qui dénature tout le discours du film, la soif du jeu, et, absolument invraisemblable, est inutile et malfaisant.

Mais sinon, c’est un très beau film, incroyablement efficace dans la représentation du fol assujettissement à la course insensée de la roulette, à la fièvre obsessionnelle qui naît dans les salons d’apparence si policés où des gens presque normaux et en fait complètement fêlés jouent davantage encore que leur argent ou leur équilibre, se sentent presque l’objet de forces cosmiques qui s’en emparent et les vident de leur sang. Précision clinique des gestes des professionnels, les changeurs, les croupiers, résolutions insensées et sans lendemain des joueurs, qui trouvent si simple de gagner, si évident aussi de perdre… Ce que j’aime justement dans le jeu, c’est cette existence idiote faite de luxe et de pauvreté. Si j’aimais l’argent, je ne le gaspillerais pas… L’honnêteté intellectuelle de Jackie (Jeanne Moreau) en impose…

Le film commence sur un plan superbe, un travelling arrière vertigineux, captant Jackie au lever du jour, au sortir d’un casino ; on n’a pas même le temps de se rendre compte si elle est gaie d’avoir gagné, accablée d’avoir perdu. En fait, on s’imagine bien que ça n’a pas la moindre importance ; ce qui la brûle, ce n’est pas l’appât du gain, c’est la fièvre du hasard. C’est l’heure où le soleil d’été s’est levé, dans une aurore encore frileuse. La Promenade des Anglais dort encore. Il a plu. Il n’est pas impossible que Jackie frissonne. Le fulgurant travelling qui l’abandonne est comme une image vertigineuse du retrait de la chance autour des tables de jeu.

À part Jackie et Jean (Claude Mann) qui s’entraînent mutuellement dans leur délire, et qui occupent l’écran la totalité du film, (il n’y a pas beaucoup de personnages plus principaux qu’eux) les autres protagonistes de La baie des Anges, excepté les silhouettes, ne sont que deux : Caron, le jouisseur qui va contaminer son ami Jean (Paul Guers, très bon comme presque toujours) et le père de Jean, l’horloger méticuleux (Henri Nassiet) chacun incarnant une facette des possibles de la vie de Jean. Cette économie permet de resserrer l’action, de focaliser l’intrigue et de montrer, aussi, la solitude absolue du joueur, son fondamental égocentrisme (Jackie à Jean : Pourquoi je te traîne près moi comme un chien ? Parce que tu me portes chance, comme un fer à cheval !).

Et c’est bien dommage que, sacrifiant à on ne sait quelle bienveillance pour ses personnages, Jacques Demy, les fasse, dans la dernière minute, renoncer à leur dépendance. Par quel miracle ?

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