La chambre du fils

Ça n’arrive qu’aux autres.

J’ai mis du temps à entrer dans le cinéma de Nanni Moretti. Un très mauvais jugement pour Bianca, trouvé nombriliste, verbeux, ennuyeux. Mais tout de suite après un grand intérêt pour La messe est finie puis pour La cosa (film réservé à ceux qui s’intéressent aux carabistouilles du Parti communiste italien). Et là, cette émotion de La chambre du fils. Je ne suis pas persuadé que le réalisateur regorge de talent, mais en tout cas il sait frapper là où ça fait mal. Ce qui n’est pas si fréquent dans le monde du cinéma moderne, standardisé, formaté, ennuyeux, nourri des ukases du politiquement correct, de la conformité aux larges émotions habituelles emplies du moralisme de notre temps.

Nanni Moretti dispose d’une grande qualité et sait la faire valoir : il filme la vie comme elle est, avec ses extraordinaires – et coutumières – banalités (je suis conscient de l’oxymore). Il a un réel talent pour mettre en scène une famille qui n’a rien d’extraordinaire, d’invraisemblable et – encore moins – de malsain ou de dissimulé. À tout le moins hors des dissimulations que les enfants croient pouvoir cacher à leurs parents. On sait bien qu’hors des repas et des bavardages familiaux il y a une vie intime où personne n’a vraiment à entrer et c’est très bien comme ça. L’équilibre, la stabilité des familles se fondent sur ces bienheureuses hypocrisies. Et je ne donne pas à ce mot, ‘’hypocrisie’’, une signification péjorative ; il signifie simplement une attitude qui dissimule, de façon civilisée, ce qui doit être dissimulé, parce que chacun a droit à la maîtrise de son for intérieur.

Donc c’est nous qui sommes en scène : Giovanni (Nanni Moretti) et Paola (Laura Morante), leur fille Irene (Jasmine Trinca), leur fils Andrea (Giuseppe Sanfelice). Une famille aisée, tranquille, sereine, aimante où l’on s’aime profondément. Où les parents voient grandir leurs enfants et comprennent bien qu’un jour ou l’autre ces petits vont s’émanciper, voler de leurs propres ailes mais que demeurera ce foyer puissant, intangible, bâti sur le granit familial. Tranquille ordonnancement des jours. Et puis brusquement, salement, scandaleusement, l’horreur : la mort d’Andréa dans un accident de plongée sous-marine, une mort sans justification, sans raison, une mort très conne, une mort comme il arrive souvent.

Dès lors le film passe de la sérieuse ethnographie de cette tranquille bourgeoisie d’Ancône (dans les Pouilles, à l’est de l’Italie) à l’accablement de ces parents ravagés par la mort de leur petit. Il me semble qu’il ne peut y avoir jamais rien de plus terrible que la disparition d’un enfant, qui est anormalité et scandale. Que dire, alors ? Qu’il n’y a sans doute rien de pire pour un homme et une femme que de se trouver en face du cadavre de leur enfant, né de leur chair, issu du meilleur d’eux-mêmes ?

À ce moment-là le film change de couleur et il commence à peser sur les épaules. Je me suis rappelé avec le même malaise Ça n’arrive qu’aux autres (1971) avec Marcello Mastroianni et Catherine Deneuve qui relatait la mort de Pauline, le bébé de 9 mois de Nadine et Jean-Louis Trintignant. Même sidération, même horreur, même bouleversement de tous les équilibres. Routine désespérante : le choix du cercueil, son scellement, les vis qui ajustent le couvercle au dessus d’un visage qu’on ne verra jamais plus sourire vivant, le défilé des parents, des camarades de lycée, les lettres de remerciement pour les condoléances qu’on a reçues, la célébration religieuse.

Et tout cela accompli, que peut-on faire sinon se rabougrir, envoyer bouler les patients psychanalysés, se culpabiliser et même, dans le couple, ne plus se comprendre et presque ne plus s’aimer ? Tout est devenu si insupportable…

Je suis moins convaincu par le dernier quart du film, celle qui ouvre un coin de ciel bleu : la rencontre avec Arianna (Sofia Vigliar), rencontrée un jour seulement lors de vacances, qui écrit une lettre amoureuse à Andrea, qu’elle ne sait pas mort. La fin de La chambre du fils me semble un peu trop un clin d’œil optimiste. La famille conduit Arianna et son ami (mais on ne saura pas si c’est désormais son petit ami) vers la frontière française que les jeunes gens voulaient gagner en auto-stop. Sur la plage de Menton en automne, les sourires semblent revenir un peu.

On en reste là. Dans Ça n’arrive qu’aux autres, après un bref moment de repos, une vieille photo retrouvée suffisait à noircir à nouveau le ciel. Ce qui me paraît malheureusement beaucoup plus réaliste.

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