La gueule ouverte


La_gueule_ouverte-245434221-largeLeçon de ténèbres.

À force d’écrire et presque de proclamer que le cinéma de Maurice Pialat me déplaisait, me hérissait, m’exaspérait, je m’y suis insidieusement laissé prendre. J’ai l’air malin, maintenant d’avoir écrit que j’étais imperméable à cette façon de filmer, à ces sujets rugueux, à cette violence abrupte, presque méchante…

J’ai vilipendé À nos amours et Loulou, mais peu après je me suis émerveillé de trouver dans Sous le soleil de Satan une adaptation d’une grande justesse du coléreux Georges Bernanos. J’ai cédé à la dureté d’un grand cinéaste agressif.

La gueule ouverte est moins le récit d’une mort évidente, annoncée et affreuse, celui de Monique (Monique Mélinand), rongée par un cancer dévorant, que celui de ce qui se passe pendant la longue agonie chez ceux qui l’entourent : médecins et infirmières, indifférents, compétents, habitués ; voisins chargés des mots de la banalité ordinaire ; surtout Roger, le mari (Hubert Deschamps), Philippe, le fils (Philippe Léotard), Nathalie, la belle-fille (Nathalie Baye) qui comme nous tous sûrement, ne parviennent pas à saisir le mystère de la mort et ce que sera la disparition, en tout cas jusqu’à ce que le cercueil se referme…

0000215_gal_006_medDans cette famille là, il y a sûrement un peu moins de tendresse et d’affection que dans d’autres. Il y a des regrets, des reproches, des remords ; il y a des désastres, des frustrations, des mépris, des agacements, des méchancetés, mais finalement pas tellement, tellement plus qu’il n’y en a dans toutes les familles. Mais il y a, à ce moment là, une femme qui meurt, une vie qui se resserre jusqu’à l’étouffement et, à côté d’elle, la vie qui continue, avec indifférence, parce que, tout simplement, il n’est pas possible qu’il en soit autrement.

Pialat pose d’emblée les choses, avec sécheresse et clarté : une femme qui va mourir, un mari qui a couru la gueuse toute sa vie, un fils qui en fait autant, une bru avec qui il y a de la distance. En cinq minutes le film est posé. Les séquences s’enchaînent avec une certaine brusquerie, le cinéaste néglige souvent d’expliquer les choses, laissant le spectateur à l’évidence de la mort annoncée. Est-ce qu’il y a besoin de gloser sur la froideur des rapports entre le père et le fils ? Est-ce qu’on a besoin de savoir pourquoi le fils trompe compulsivement sa femme ? Pourquoi le père en a fait autant toute sa vie et ne peut pas résister à une jolie tournure ? C’est un cinéma qui capte la vie, qui filme la vôtre, vue par vos voisins, ou celle de vos voisins, vue par vous, vue ou entraperçue plutôt… Sait-on les choses ?

155196-75020-clp-950Tout cela est représenté frontalement, brutalement même quelquefois, dans une lumière crue. La souffrance de Monique, sa déchéance physique, sa parole qui disparaît peu à peu, son halètement d’agonie, mais aussi la fille draguée par Philippe qui se lave dans le bidet, la dispute haineuse de deux hommes (un père et un fils sûrement) devant un lit d’hôpital, la conversation d’une patronne de bistro, la froideur de la toilette mortuaire et de la mise en bière, l’alternance de gêne et d’indifférence des cousins pendant le repas de funérailles. Qu’est-ce que c’est une mort de plus sur la terre ?

la-gueule-ouverte_39100_28436C’est ce que fuient Philippe et Nathalie dans le travelling arrière final, qui est de toute beauté. L’ennemi a dépassé la crête et descend vers la vallée…

Distribution lumineuse, à l’exception, sans doute de Nathalie Baye, transparente (mais possiblement souhaitée ainsi). Hubert Deschamps est parfait, grognon, grincheux, taciturne et, pourtant l’œil toujours allumé par une possible gaudriole ; Philippe Léotard allie fragilité et égoïsme ; et Monique Mélinand (qui fut la dernière compagne de Louis Jouvet) meurt avec un talent fou.

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