La Passion du Christ

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Le poids du Monde

Je m’efforce habituellement d’être un cinéphile impartial, dans le sens où j’essaye de faire en sorte que mes repères politiques, philosophiques, religieux, affectifs n’entrent pas en ligne de compte dans le jugement que je puis porter sur tel ou tel film, que sous-tend telle ou telle idéologie ou position. En gros, essayer de regarder « Potemkine » (de S.M. Eisenstein) ou « Le triomphe de la volonté » (de Leni Riefensthal) d’une manière désincarnée, sans rapport direct avec mes convictions ou présupposés. Je conviens volontiers que je n’y parviens pas toujours, loin de là.

Cela étant dit, beaucoup des critiques qui ont été faites de La Passion du Christ si pertinentes et mesurées qu’elle aient  pu être, si profondes et intelligentes qu’on ait pu les percevoir (les autres, les haineuses et les absurdes, j’ai tenté de les ignorer !), beaucoup des objections n’ont pas tenu le choc, à mes yeux de fervent (j’essaye !) catholique.

J’ai vu pour la première fois La Passion du Christ au cinéma un Vendredi Saint  ;  je venais de suivre le Chemin de Croix de Saint Pierre de Chaillot, qui passe par les beaux quartiers, l’avenue Montaigne et l’avenue Marceau, parce que je travaillais alors non loin des Champs Élysées… J’avais voulu poursuivre d’une certaine façon ma journée.

Peut-on juger ce film sans que l’appartenance religieuse n’envahisse le jugement ? Je n’en suis pas certain… Je l’ai trouvé bouleversant et profondément imbibé de foi, ruisselant de foi et de compassion.

Et que la mauvaise querelle sur un prétendu antisémitisme ne vienne pas polluer le débat : ce sont les Juifs qui condamnent, mais des Romains qui flagellent et crucifient.

Ce sont des hommes qui tuent le Christ.

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Je  crains que la fascination que peut entraîner ce film ne soit pas très compréhensible pour qui n’est pas persuadé, au plus profond de lui-même, que le Christ est une des Trois personnes de la Trinité, qu’il est Dieu incarné, et qu’il n’est pas un maître de philosophie, comme l’ont été, par exemple, Socrate, Confucius ou Bouddha.

Pour nos amis athées, ou même agnostiques, il y a là une incapacité majeure : celle du Mystère de la Foi, celle qui fait qu’il ne s’agit ni d’apprécier des gestes, des actes, des préceptes avec les seuls yeux de la sagesse humaine, mais bien davantage de se soumettre, en s’efforçant de La comprendre, mais sans toujours y parvenir, à la Volonté du Créateur.

Ces mêmes amis ont, sur les rituels, des jugements qu’ils ne peuvent débarrasser de symbolisme : mais si je ne crois pas, moi, que chaque hostie qui est donnée est REELLEMENT le Corps du Christ, chaque goutte de vin, Son Sang, qu’est-ce que je fais à perpétuer une cérémonie historiquement datée ?

La vraie question est celle de la Transcendance, qu’on perçoit comme une grâce, ou qu’on ne ressent pas ; mais traiter avec notre pauvre petit humanisme compassionnel à deux sous des questions de cet ordre montre bien qu’il y a un précipice assez large… Ce qui n’empêche pas de travailler ensemble pour le Juste, le Vrai, le Bien, le Beau….

Et, naturellement, aussi, ce qui est encore plus facile, pour le Cinéma !

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Je ne crois pas que Mel Gibson avait la volonté de montrer la souffrance du Christ avec ce que beaucoup ont appelé de la  »complaisance », ou de la  »attraction » sado-masochiste, ou même encore du  »dolorisme » – sorte d’exaltation  »en soi » de la douleur, qui serait  profitable ; on connaît ce travers, qui n’est pas que chrétien, mais qui, par exemple, fournit toutes les armées de flagellants, d’illuminés psychopathes et de cinglés qui se font crucifier en prétendant mimer la désolation de Jésus.

En fait, il me semble que le Crucifié assumant pour sa part toute la malfaisance du Monde, et rachetant par le supplice toutes les horreurs de tous les hommes, Gibson ne veut pas simplement montrer une douleur physique terrifiante : il y a, dans les films d’horreur d’aujourd’hui, des scènes dont la représentation est au moins aussi réaliste et l’évidence de la souffrance tout autant hallucinante : je doute pour autant que nous ressentions avec la même intensité, et dans tout notre être, au moment de la flagellation, ou lors de la crucifixion l’absolue intensité du sacrifice.

Pour que nous comprenions un peu mieux – un tout petit peu ! – ce qu’est le dessein du Rachat, il faut que nous participions un peu – si peu ! – nous aussi à ce Don absolu.

On n’est évidemment pas obligé de me suivre là-dessus (ni sur quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs) et, pour reprendre plusieurs messages sur  La Passion, je répète que je vis ce film en Chrétien, non pas en cinéphage…

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Ce qu’un catholique ressent, ou peut ressentir en voyant La Passion du Christ , ce n’est pas une émotion de nature cinématographique, un jugement serein, apaisé, qui se veut objectif. Cela c’est la critique traditionnelle.

Ce que j’ai ressenti, ce que d’autres ont ressenti, c’est le déchirement d’un chrétien pour une scène qui est au centre de sa propre vie ; il importe alors assez peu que la mise en scène ceci, que la distribution cela…. Ce n’est pas la même forme de jugement.

J’avais essayé de dire que je n’étais pas à l’aise pour apporter à l’œuvre de Mel Gibson un jugement d’amateur de cinéma, comme je m’y efforce le plus souvent, quelle que soit la pensée politique, philosophique ou morale qui sous-tend le film que je vois.

Là, c’est infiniment plus spirituel et charnel tout à la fois ; c’est pourquoi les œuvres consacrées au Christ, y compris les plus belles comme l’Évangile selon Saint Matthieu, de Pasolini, n’entrent pas dans la même catégorie.

La Passion du Christ, c’est un calvaire, pas un film (et dans une large mesure, ce dialogue ne devrait pas trouver sa place ici, parmi les amateurs de cinéma).  Car ce débat dépasse très largement le cadre de la critique, cinématographique, mais aussi littéraire ou de quelque nature qu’elle soit pour parvenir jusqu’aux plus extrêmes limites de ce que nous pourrions appeler notre rationalité.

En d’autres termes, à quel moment mes oreilles se ferment-elles, à quel moment mon esprit devient-il imperméable aux raisonnements, aux preuves, aux évidences ?

Dans « Uranus » (dont Claude Berri a fait une bien médiocre adaptation), Marcel Aymé écrit: »Dès qu’on s’écarte de deux et deux font quatre, les raisons ne sont que les façades des sentiments« . C’est un point de vue coupant, caricatural, mais nullement sommaire. Il y a des valeurs (ou des a priori, des pré-supposés, des préjugés, là n’est pas la question) qui vous font quitter la paisible, sereine, objective vallée où vous dissertez avec le maximum d’intelligence et d’ouverture à l’autre, pour vous faire entrer dans des escarpements qui ne sont pas de la même eau.

Aveuglement, fanatisme, hystérie ? Admettons. Qu’est-ce que ça change ?

La Passion du Christ, à mes yeux, n’est pas plus un film que l’Évangile n’est un livre.

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