La vengeance d’une femme

La femme est un homme comme les autres.

Il est bien dommage que le titre du film de Zoltan Korda livre presque d’emblée, pour qui sait lire et qui est à peu près habitué aux roublardises du cinéma de genre la clef du suspense. Parce que le réalisateur aurait pu avec davantage d’habileté laisser planer le doute sur la mort d’Emily (Rachel Kempson), richissime maladive épouse du séduisant et léger Henry Maurier (Charles Boyer), qui a collectionné les maîtresses mais qui vient de découvrir l’amour avec la jeune ravissante Doris Mead (Ann Blyth) qui n’a que 18 ans. La première demi-heure passée, qui pose les personnages et à l’issue de quoi on peut encore se poser des questions sur la qualité des sentiments des protagonistes, on voit arriver la catastrophe de façon un peu trop prévisible pour que le film soit une parfaite réussite.

Cela dit, qui est un regret peut être injuste, parce que Korda, qui adapte un récit d’Aldous Huxley n’a sans doute pas pour objectif de dissimuler jusqu’au bout la vérité sur le crime, mais bien davantage de montrer les interactions des personnages les uns avec les autres. Et de ce point de vue là, c’est plutôt bien réussi. De quoi s’agit-il, donc ? Un couple mal assorti, une femme égrotante, un mari cavaleur. À leurs côtés, Janet Spence (Jessica Tandy), la meilleure amie d’Emily, qui voue à Henry un amour de tête informulé et profond et qui imagine qu’Henry nourrit la même inclinaison alors qu’il n’a pour elle qu’une grande complicité intellectuelle, de l’estime, de l’affection. Puis l’infirmière d’Emily, la revêche Caroline Braddock (Mildred Natwick) qui nourrit une haine féroce pour les hommes, tous les hommes qui ne pensent qu’au sexe (elle n’a pas tout à fait tort, mais pas tout à fait raison non plus). Et la charmante, naïve, délicieuse et pulpeuse Doris, qui est vraiment amoureuse d’Henry l’homme léger qu’elle va assagir.

On voit assez vite que, de la même façon qu’on aperçoit à l’horizon monter un gros orage, la catastrophe va survenir et que les affaires d’Henry Maurier/Charles Boyer ne vont pas être faciles à arranger ; on devine que la pauvre acariâtre Emily va assez rapidement passer ad patres et que tous les propos, tous, les gestes, tous les actes de son mari vont pouvoir être interprétés à son détriment : une suite de tout petits faits qui, additionnés à et assaisonnés par l’aversion que nourrit pour lui la vertueuse Miss Braddock, l’infirmière, vont le conduire dans de dangereuses extrémités. Surtout que s’additionne désormais la haine que Janet Spence nourrit pour Henry, l’homme qu’elle aimait depuis des années et dont elle imaginait qu’il l’aimait aussi, qui lui avoue avec une certaine naïveté, lors d’une nuit d’orage, qu’il n’a jamais songé à l’épouser. La bréhaigne est ulcérée de cet aveu pourtant bien simplement exprimé.

C’est là que le spectateur le plus nigaud prend conscience qu’il est évident que c’est elle qui a empoisonné sa meilleure amie, Emily et qu’Henry, le mari n’est pour rien dans la disparition de sa femme. Mais racontars, haines recuites, évidence qu’Henry avait tout à gagner à la mort de sa femme, afin de pouvoir épouser sa jeune maîtresse Doris. Le pauvre homme est condamné à mort, tous les recours qu’il forme sont rejetés ; on ne voit pas comment il va se sortir de cette erreur judiciaire…

Heureusement que veille, figure tutélaire, bienveillante et perspicace, le docteur Jammes Libbard (Cedric Hardwicke), qui a protégé avec soin sur toutes les santés de la troupe : il a perçu avant tout le monde la dérive mortifère de Janet qui, se pensant aimée d’Henry, n’a rien trouvé de mieux que d’empoisonner sa chère et meilleure amie Emily afin de récupérer après le deuil réglementaire le séduisant Henry.

Je ne sais pas si ma relation de cette intrigue assez compliquée est bien compréhensible. N’empêche que Zoltan Korda la défile avec une grande fluidité et un beau talent de mise en scène. Charles Boyer a exactement le physique exigé par le rôle : un peu de veulerie, mais aussi beaucoup de capacité de séduction et finalement une certaine solidité qui rend tout à fait plausible son histoire d’amour avec la très jeune Doris. Ann Blyth qui interprète cette très jeune femme est tout à fait crédible comme Jessica Tandy qui prête à Janet Spence, contrainte, refoulée mais non dénuée de charme un physique qui correspond extrêmement bien à cette femme encore jeune mais mais qui voit les années s’écouler dans le regret…

Bien conduit, bien mené, bien interprété, voilà un film intéressant sur les méandres de la jalousie et de l’amertume des vies gâchées.

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