Le désert de Pigalle

Les anges du péché.

Réalisateur sans grande qualités ni défauts, Léo Joannon avait un peu (trop) fricoté avec Vichy et fut puni de ses orientations par une mise à l’écart du cinéma pendant cinq ans. Mais, à la différence de beaucoup, il sut retrouver le chemin des studios dès qu’il lui fut possible et se tailler, pendant quelque temps des succès publics assez notables, particulièrement avec Le défroqué en 1954, avec Pierre Fresnay, mais aussi, avec le même acteur, L’homme aux clés d’or en 1956. On peut ajouter Le secret de Sœur Angèle en 1956 encore, avec Sophie Desmarets et Raf Vallone et donc, en 1958, ce Désert de Pigalle, qui ne manque pas d’intérêt.

Ces quatre films ont à peu près la même thématique : la rédemption par le pardon et par la Foi religieuse de méchantes créatures: visions à la fois très dramatiques mais porteuses d’espérance. Un cinéma édifiant, très religieusement orienté, très marqué par le rôle et la mission du prêtre. Autant dire un cinéma à peu près incompréhensible pour le monde d’aujourd’hui ; si tant est, il est vrai que les films des années cinquante, qui étaient si vigoureuses et optimistes (même dans les drames !) peuvent être appréciés pour qui ne les a pas connues.

L’abbé Janin (Pierre Trabaud) a été, comme d’autres prêtres-ouvriers, envoyé en mission dans de rudes territoires. Ses confrères exercent en milieu ouvrier, à Gennevilliers, à Bobigny, à Saint-Denis et sont confrontés à la déchristianisation du prolétariat et à l’influence du Parti communiste, si forte, d’ailleurs, que beaucoup se brûleront les ailes et que le Pape Pie XII sera contraint d’interrompre fermement l’expérience. Janin, lui, exerce dans le pandémonium de Pigalle, au milieu des marlous et des prostituées, qu’il s’efforce de sortir de la vase. S’il y a une chose qui n’a pas changé depuis soixante ans, depuis toujours, c’est bien la présence abrutissante du plus vieux métier du monde ; et les vertueux abolitionnistes d’aujourd’hui pourraient utilement méditer ce que Josy, dite Panthère (Annie Girardot), fille publique indépendante, lance au prêtre : Elles sont comme les hommes, les femmes : elles préfèrent le tapin, elles ne veulent pas être femmes de ménage et avoir six gosses !. C’est un point de vue qui a le mérite de la franchise et de la cohérence.

L’abbé Janin a une Foi et un courage rayonnants ; tout le monde le respecte et beaucoup l’admirent. Sauf évidemment le petit groupe de maquereaux opulents dirigé par Maurice (Léo Joannon lui-même, excellent acteur au demeurant). Un des leurs, René (Georges Géret) vient de sortir de prison et veut absolument reprendre en main sa gagneuse, Malou (Claire Guibert), devenue alcoolique et que le prêtre est en train de désintoxiquer, afin de l’envoyer tapiner au Liban ; c’est en effet la grande époque de la Traite des Blanches.

Le groupe de souteneurs va s’inquiéter de l’influence croissante du prêtre, qui vient perturber l’ordre immuable de la soumission des filles à leurs maquereaux ; d’autant que peu à peu et parallèlement Josy/Girardot va s’amouracher de Janin ; mais elle est repoussée par lui et va monter une triste vengeance…

On le voit, tout cela est à la fois assez classique et très édifiant ; d’autant que ça ne se termine pas si mal que ça, en tout cas de façon ouverte. N’empêche que c’est solide, bien rythmé, plein de personnages et de trognes, comme on en voyait beaucoup à l’époque où les seconds rôles étaient, si je puis dire… primordiaux. Pierre Trabaud avait déjà été l’interprète de Léo Joannon dans Le défroqué, Annie Girardot dans L’homme aux clés d’or et ils sont l’un et l’autre tout à fait convaincants, malgré le caractère un peu artificiel du récit.

C’est bien mieux que du cinéma du samedi soir ; ça n’atteint pas les sommets mais c’est vraiment très honorable.

 

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