Le marginal

Belmondissime.

Le meilleur de ce film, par ailleurs assez médiocre et décousu, c’est son âge et le parfum qu’il laisse, l’arôme, le fumet et – selon qu’on en juge – les fragrances ou les remugles de l’année où il fut tourné. 1983, c’est-à-dire guère loin de quarante ans ; c’est-à-dire aussi, je m’en rends compte avec un affreux filet de glace qui me coule dans le dos, pas très très loin du demi-siècle. Et, à dire le vrai, c’est finalement grâce à des films comme celui-là qu’on se rend vraiment compte que l’on a changé de siècle et même de millénaire. Le marginal ne vaut que par ça et je suis encore tout surpris que le film soit passé à une heure de grande écoute sur une chaîne de télévision qui n’est pas tout à fait confidentielle.

D’une certaine façon, remarquez, ça montre bien que le cinéma du dimanche soir n’a plus aucun impact sur l’ébullition sociologique et sur la distribution des bons et mauvais points. Car sinon, quel déchaînement ç’aurait été sur un film qui réunit et qui porte aux derniers degrés tout ce que la doxa intersectionniste poursuit de sa vertueuse aversion : racisme, machisme, homophobie, violence policière et regard complaisant porté sur l’anatomie fluide des jolies filles et la propension des jouvencelles à se jeter au cou du mâle dominant.

Il y avait de quoi fulminer je ne sais combien de tribunes libres et de pétitions à la radio et dans la presse du Camp du Bien : je veux dire France-Inter, Libération, Télérama, Les Inrockuptibles, Médiapart et toute la kyrielle. Personne ne paraît avoir bronché, ni avant, ni après. Ça doit montrer qu’on tient (avec quelque raison) un truc comme ça réservé à d’indécrottables mâles hétérosexuels blancs, déjà condamnés par le sens de l’Histoire.

Si le scénario est d’une banalité qui n’a rien d’absolument désagréable (un flic honnête aux méthodes expéditives veut la peau d’un caïd de la drogue), il est tout de même bien mal traité. Ainsi, d’abord, comme ça le commissaire divisionnaire Philippe Jordan (Jean-Paul Belmondo), as de la lutte contre les stupéfiants, est envoyé à Marseille pour combattre le fléau. Il réussit à entraver le trafic mais il est piégé par son affreux adversaire, Sauveur Mecacci (Henry Silva) et gravement compromis dans l’assassinat d’un indicateur, qu’on lui met sur le dos. Pourquoi pas ? Vieille combine de truands. Mais là où le bât blesse, c’est que le Divisionnaire est muté dans un commissariat d’arrondissement parisien, sous la coupe d’un supérieur nommé Garnier (Jacques David) qui n’est sans doute guère que commissaire principal. Ce genre de bêtises plombe le scénario : si Jourdan est sanctionné, il ne peut être q ue révoqué, ou alors placardisé dans un service administratif, en aucun cas dans un service de voie publique…

De la même façon, faire intervenir l’attaché culturel de l’ambassade de Turquie dans un commissariat de quartier pour faire libérer trois canailles turques dont la participation au trafic ne fait pas de doute est ridicule : ce genre de tractation – qui n’a pas été, n’est pas et ne sera jamais. rare – se passe au niveau du Cabinet du ministre, possiblement (si ce sont de petits poissons) à celui du Préfet de police…

On aura raison de me dire que ce ne sont pas ces anomalies qui font la qualité d’un film : on n’aura pas tort mais à force de distordre la réalité, on entre dans une curieuse fantasmagorie. Lorsqu’on apprécie Jean-Paul Belmondo en Monsieur Boum-Boum on est servi ; et même un peu gavé tant Le marginal est vraiment le florilège de cette veine de son talent ; on peut largement y préférer d’autres filons, mais l’acteur survivrait-il en nos mémoires s’il n’avait pas tourné aussi ça ? Donc ça cogne, ça explose, ça disperse, ça ne se pose aucune question et ça gagne (presque) toujours à la fin. Pourquoi pas, somme toute ?

Cela dit, on ne peut que répéter que le scénario est très banal, la musique (d’Ennio Morricone !) ennuyeuse et que les dialogues ont dû être rédigés par un Michel Audiard sévèrement bourré. Autour de la star, tous les acteurs, même les meilleurs, font de la figuration minimale : Pierre Vernier, l’ami fidèle, Tchéky Karyo, le pote qui a mal tourné, Claude Brosset, le tueur professionnel, sont très au dessous de leur réel talent. Jean-Claude Dreyfus en travelo immonde est pitoyable, Michel Robin insignifiant, Roger DumasJean-Roger Milo en dessous du tout. On a l’impression que chacun, ayant touché son cachet, a passé le film par profits et pertes.

Mais que leur reprocher, d’ailleurs ? Presque 5 millions d’entrées. La réalité est dure à saisir.

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