Les amants de demain

Mélo populo.

Les jugements très réservés que j’ai lus sur Les amants de demain m’intriguaient un peu avant que je regarde le film. Sans doute le talent de son réalisateur Marcel Blistène ne brille-t-il pas au firmament du cinéma mondial et son nom est-il aujourd’hui complétement oublié, mais enfin les deux films que j’ai vus de lui ne m’ont pas donné mauvaise impression ; d’abord Étoile sans lumière de 1946 (déjà avec la regrettable Édith Piaf) puis, un peu mieux encore, Gueule d’ange de 1955 avec Maurice Ronet et – surtout ! – Viviane Romance. Deux films qui ont le bon goût de se terminer mal et de mettre dans l’eau froide une goutte d’acide.

Les amants de demain, dernier film de Blistène, donc. Scénario de Pierre Brasseur, que je savais un peu auteur de théâtre mais dont j’ignorais qu’il avait écrit par ailleurs. Adaptation et dialogues de Jacques Sigurd ; le très grand Sigurd, qui est derrière les meilleurs films d’Yves Allégret (ManègesDédée d’AnversUne si jolie petite plage) et d’excellents Carné (L’air de ParisDu mouron pour les petits oiseauxTrois chambres à Manhattan). Musique de Marguerite Monnot, au talent éclatant.

Passons à la distribution ; et là, le seul, le vrai problème du film, du moment qu’on a admis qu’il s’agit d’un mélodrame robuste et populaire et qu’il n’est pas question d’y trouver grâces diverses et subtilités raffinées. Le seul problème, évidemment, c’est la présence de celle qui était en tête d’affiche et était censée attirer les spectateurs : Édith Piaf. Je sais que certains, dont bon nombre d’esprits de qualité apprécient sa voix et ce qu’on pourrait appeler son sens de la dramaturgie scénique. Je doute que, même parmi ceux qui la portent aux nues du music-hall, il y en ait beaucoup qui puissent défendre ses qualités de comédienne. Parce que là, elle est réellement épouvantable et suffirait presque à faire dégringoler le bon échafaudage de l’intrigue.

Sinon, il y a des tas d’acteurs formidables, en premier lieu les deux principaux personnages masculins, Michel Auclair, qui a toujours été excellent et Armand Mestral qui pouvait être remarquable (Gervaise de René Clément par exemple dans le rôle de Lantier). Mais aussi Raymond SouplexOlivier HussenotRobert DalbanGabrielle FontanJoëlle BernardMarcelle Arnold et quelques autres, plus oubliés (Georges Bever) ; tous merveilleux rôles secondaires ; il n’ y a que Robert Castel – dont c’était le premier film – que j’ai trouvé mauvais comme un cochon.

Je me répète et je m’enfonce : il s’agit d’un mélodrame comme la littérature, la presse de gare et le cinéma en ont toujours produit et continuent à le faire dans les feuilletons télévisés. Un chef d’orchestre célèbre, Pierre Montfort (Michel Auclair a, dans un moment d’égarement, tué la femme qu’il aimait et qui le bafouait et l’humiliait ; ceci un soir de Noël ; il erre dans Paris, en sort, se retrouve en panne de voiture (une Cadillac) en banlieue (Aubervilliers ?).

Il est conduit à être hébergé dans le bistro modeste des Géraniums, dont le patron est M. Charles (Raymond Souplex) et où réveillonnent ce soir là les habitués et les habitants de l’immeuble voisin. La serveuse, Yvonne (Joëlle Bernard) est aussi accorte que peu avare de ses charmes. Charmes dont profite principalement (mais non exclusivement) la clé des cœurs du quartier, Louis (Armand Mestral), excellent mécanicien aux mains baladeuses. Louis est, depuis dix ans, le mari de Simone (Édith Piaf) qui s’est peu à peu laissée aller à l’ivrognerie, qui est la risée de ses voisins, mais dont tous, néanmoins, apprécient la voix.

Dans le cadre restreint du bistro et de l’immeuble voisin, de leurs saletés et de leurs cancans, se développe le récit, sans doute extrêmement prévisible, mais bien mené. Avec une toute autre actrice que Piaf, ce serait même plutôt très bien, dans le cadre précis (et évidemment limité) du film de genre, du film des samedis soirs populeux. Les commères et les voisins sont aussi méchants, curieux, vulgaires et sanguinaires que ceux de Panique de Julien Duvivier et de quelques autres films à l’atmosphère crasseuse. Ce n’est pas un mauvais compliment, n’est-ce pas ?

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