Les cracks

Tchernobyl culturel.

Au cours de ma longue carrière de spectateur, je pensais avoir vu le pire du pire. Des films où je m’endormais (Out of Africa), des films qui me dégoutaient (La grande bouffe), des films qui m’exaspéraient (tous les Antonioni). Et aussi des films terrifiants de vulgarité graisseuse, les films de Robert Thomas (Mon curé chez les nudistes), de Philippe Clair (Par où t’es rentré ? On t’a pas vu sortir), de Raoul André (La dernière bourrée à Paris). Je pensais en revanche qu’Alex Joffé était un artisan honnête, qui avait même commis un très agréable Fortunat où la rencontre singulière, pendant la dernière guerre, de Michèle Morgan et de Bourvil avait un joli petit parfum triste.

Encore tout bruissant des émotions du dernier Tour de France, je me suis dit que le passage des Cracks à la télévision était sans doute un agréable spectacle ; d’autant que figuraient au générique Bourvil qui peut être un grand acteur, Robert Hirsch, trop souvent grimacier, mais capable de talent, Michel de Ré, à la carrière rapide (il est mort à 54 ans), mais qui avait de la stature et de la dégaine, et aussi l’étrange Monique Tarbès, au physique atypique, à la voix grinçante, à la capacité comique inusitée.

Quelle catastrophe ! Il n’y a rien, rien du tout, absolument rien dans ce film : on le subit avec ennui, agacement, irritation. On n’y voit pas une image, pas un mot, pas une scène qui mériterait d’être un peu haussée de son col, pas un gag qui amènerait l’esquisse d’une ébauche de sourire, pas une idée qui retiendrait un instant l’attention. Au moins, lorsqu’on regarde Le Führer en folie on est tellement saisi par la monstruosité sans complexe du propos qu’on est quelque part (comme disent les journalistes) fasciné, escagassé, stupéfait devant l’immondice. Il y a, dans les films les plus catastrophiques du répertoire, une sorte de plaisir morbide (et sûrement masochiste) à se dire qu’on est descendu jusque là.

Mais devant Les cracks il n’y a rien : l’électro encéphalogramme est totalement plat : on s’y ennuie sans pouvoir même s’en indigner. Le scénario est parfaitement minimaliste : en 1901, une course de vélocipèdes entre Paris et San Remo animée par la rivalité entre Français et Italiens et surtout par la participation inopinée à la compétition de Jules Duroc (Bourvil), inventeur d’un cycle perfectionné mais qui, accablé de dettes, est poursuivi tout au long du parcours par Mulot (Robert Hirsch), huissier de justice qui veut saisir la bécane et qui est accompagné de Delphine (Monique Tarbès), la femme aimante de Duroc qui fait tout pour empêcher l’homme de loi de se saisir de son mari.

C’est tout ? Oui, c’est tout, ou à peu près tout, les péripéties adventices étant de l’épaisseur d’un asticot. Bourvil pédale, tombe à terre, se relève, chevauche fièrement ou piteusement sa machine (l’histoire indique mal pourquoi il est alternativement si brillant et si terne), affronte les mauvais coups tordus suscités soit par le cupide huissier, soit par la partie italienne de l’organisation, finit par triompher tant bien que mal.

On comprend bien ce que Alex Joffé a prétendu vouloir faire : quelque chose de burlesque qui évoquerait, par l’emploi des cartons d’intertitres, par le jeu saccadé des acteurs, par la naïveté voulue des situations, le cinéma muet et les films de Mack SennettHarold LloydCharlot et tout le tremblement : un cinéma embryonnaire et répétitif, ennuyeux comme la pluie de novembre, à base de gags minimaux (des clous semés sur la route qui font éclater les pneus des cyclistes, un somnifère versé dans leur rafraîchissement qui les pousse à s’endormir en selle). Outre que cette naissance du cinéma n’est pas ce qu’il a connu de mieux, son pastiche – son hommage ? – n’a pas la fraîcheur minimale qu’on peut prêter au 7ème art débutant (pour ceux qui aiment ça).

Et on s’ennuie, on s’ennuie, on s’ennuie. Et on s’effare quand le mot Fin apparaît sur l’écran d’avoir eu le triste courage de regarder cet océan de nullité.

 

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