More

En route vers l’enfer.

J’ai l’impression qu’on ne parle plus du tout aujourd’hui de More qui, en 1969, fut, d’une certaine façon, un coup de tonnerre dans le paysage français. Sans doute pas, évidemment, par la qualité cinématographique qu’il portait ou par les quelques innovations d’apparence hardies qu’il arborait. Ainsi Barbet Schroeder n’est-il pas peu fier de proclamer dans More la première nudité frontale masculine du cinéma français ; que d’histoire pour une zigounette ballottante et incertaine ! Sans doute pas par la linéarité et la simplicité du récit, ou par la course évidente du récit dont la conclusion est tout de suite évidente.

Mais ce coup de tonnerre, aux lendemains du fastidieux et exaspérant Mai 68 et davantage encore de l’émergence, vers 66 ou 67, de la Contre-Culture venue de la côte Ouest des États-Unis scellait, d’une certaine façon, l’irruption d’un autre monde. Le réalisateur Barbet Schroeder a beau, dans le supplément du DVD essayer d’instituer un clivage entre la jeunesse qui se retire du monde (celle de ses héros) et la jeunesse psychédélique qui veut changer ce monde pour le rendre meilleur, il n’abuse personne. Opposer les réactions entraînées par l’héroïne et celles suscitées par le LSD est sans doute cliniquement pertinent mais n’abuse personne : tout ça, c’est de la drogue.

Schroeder proclame que son film est, en fait, la relation d’une rencontre entre Estelle (Mimsy Farmer) une mante religieuse, qui a détruit et coulé déjà plusieurs hommes et d’un brave garçon un peu perdu, Stephan (Klaus Grünberg), qui a quitté les brumes de l’Allemagne du Nord pour jaillir vers le soleil, l’indolence et la facilité (c’est-à-dire ce qu’est l’Europe du Sud pour l’éternelle Germanie). Il y a évidemment de ça : Estelle est d’une indolence, d’une légèreté, d’une superficialité telle et aussi d’une telle sécheresse de cœur qu’on se demande bien pourquoi Stephan lui est tellement attaché, au delà du fait qu’elle est parfaitement gaulée.

Mais ce qu’Estelle a infusé à Stephan, bien davantage qiue le goût de son corps, c’est le goût de la drogue. La drogue, dans les films plus anciens, c’est une évidente dépendance dégradante ; le médecin opiomane (Pierre Blanchar) de Carnet de bal, les pauvres créatures vacillantes de Razzia sur la chnouf ne sont évidemment pas sujets d’identification ; mais les beaux jeunes gens de More, qui passent leur temps à se baigner, se droguer et s’envoyer en l’air sont autrement plus séduisants…

Je me rappelle encore comment, dans les salles de cinéma de 1969, plutôt disposées à considérer avec sympathie les expériences folles des deux héros, la rupture créée par la dépendance et la soumission aux substances était ressentie : un malaise déplaisant. C’était donc vrai : on ne pouvait pas, comme on l’espérait, comme on le pensait, vivre sa vie sans limites et sans règles : il y avait un prix à payer, une déchéance graduelle, de plus en plus humiliante, de plus en plus grave et, en fin de compte, mortelle…

Je ne dis pas que More ait jeté des barrières infranchissables à la fascination des paradis artificiels qui existent plus encore aujourd’hui que naguère ; au moins le film a-t-il coupé le cou à une conception ludique, libérée, heureuse de ces paradis-là, à une façon de considérer que la musique planante, la liberté sexuelle, la flemmingite considérée comme un des beaux-arts, toutes les billevesées qui trouvèrent leur acmé à Woodstock en août 1969, la même année que More étaient la voie rayonnante de la Civilisation.

Le film s’achève sur l’overdose du pauvre Stephan. Quoi d’autre était possible ?

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