Paris-Méditerranée

Cent sous de conte de fées.

Comme c’était la pratique à l’époque, le même scénario a été tourné en deux versions, allemande et française ; même base mais langues et interprètes différents, ce qui permettait de racoler le public en France et en Allemagne en faisant des économies pour plusieurs séquences et pour les décors. Ce scénario, signé par les deux Germains Bruno Granichstaedten et Ernst Marischka (celui-ci réalisateur à succès de la série des Sissi) n’est ni plus bête ni plus original qu’un autre : le coup de foudre ressenti par un homme riche pour une petite employée de magasin, homme riche qui se fait passer pour petit employé lui-même, à la fois pour jouer une charmante aventure et pour séduire une jolie fille autrement que par son opulence. C’est une situation très classique qui se termine inévitablement par une fin heureuse, c’est-à-dire par la découverte de la réalité et l’évidence d’un amour partagé.

Les scénaristes ont compliqué un peu la trame classique en introduisant des éléments de vaudeville un peu pénibles, méprises, quiproquos et dédoublement d’identité. En fait le film, bien médiocre, ne mériterait pas d’être tiré (par moi ! diable !) de l’oubli où il est plongé sans deux ou trois petits aspects qui relèvent de l’archéologie cinématographique et de mon goût suranné pour les vieilles choses de ce temps-là.

En premier lieu par la beauté d’Annabella qui fut, pendant quelques années une immense vedette (vedette (14 juillet de René ClairLa bandera de Julien DuvivierHôtel du Nord de Marcel Carné), partit tourner aux États-Unis où elle épousa Tyrone Power et mit fin à sa carrière juste après la guerre en revenant en France. En 1931, lorsque fut tourné le film de Joe May, elle était vraiment d’une extraordinaire séduction, complétée par un joli filet de voix. Dans Paris-Méditerranée elle joue aux côtés de Jean Murat, autre vedette oubliée (La kermesse héroïque de Jacques Feyder), qui fut ensuite son mari pendant quelques années.

Revenons au scénario. Jacqueline Pascaud (Annabella, donc) est vendeuse au rayon des gramophones dans un grand magasin parisien. Elle est courtisée sans succès par un bellâtre, Antonio Mirasol (José Noguero) lui-même vendeur au rayon des instruments de musique. Jacqueline va souvent passer ses soirées dans le hall du Carlton, où elle écoute l’orchestre et admire les belles tenues. Mais le soir où le film commence, elle est venue en répondant à une annonce qui propose un voyage sur la Côte d’Azur dans une voiturette Rosengart à qui paiera de son côté l’essence et les pneumatiques. Le signal convenu pour se reconnaître est un klaxon qu’arborera le propriétaire du véhicule.

Cet heureux homme – qui a gagné la voiture à une loterie – est Anatole Biscotte (Frédéric Duvallès), modeste employé. Il s’assied fortuitement à la même table que le richissime Lord Kingdale (Jean Murat). Par un hasard comme on n’en trouve qu’au cinéma, Jacqueline prend le lord anglais pour Biscotte. Lui, d’emblée séduit, ne la dément pas et entre dans son jeu : il est convenu que le millionnaire et la jeune femme descendront à frais communs et en tout bien tout honneur sur la Riviera.

Une fois ceci posé, tout le reste s’enchaîne d’évidence après de maigres et guère subtiles péripéties jusqu’à ce que Jacqueline admette la réalité et commence à vivre son conte de fées. Tout cela va de soi.

À part la beauté d’Annabella et la prestance de Jean Murat, qu’est-ce qui sauve Paris Méditerranée de la totale insignifiance ? Sans doute quelques intermèdes musicaux agréables, mais surtout quelques séquences qui éclairent l’époque : 1931, c’est 5 ans avant les fameux congés payés du Front Populaire, mais on sent déjà l’aspiration au voyage, à la découverte, au grand air ; il y a de jolis moments où Jacqueline, qui n’a jamais quitté Paris, s’enivre de la beauté de la France et s’émerveille en ouvrant les yeux sur la Corniche et Monte-Carlo. Et aussi le monde – qui n’a pas disparu, mais dont les rapports de courtoisie ont changé – des palaces, des employés obséquieux et déférents, du monde d’il y a presque cent ans…

 

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