Saint-Cyr

La cabale des dévots.

Disons d’abord que les cinéastes français ont bien de la chance. Ils parviennent à réunir des financements – des financements importants – pour des films et sur des sujets dont le propos et l’allure les vouent à des insuccès publics évidents, hors une appréciation d’estime délivrée par ce que Godard appelait les professionnels de la profession. Parce que tourner deux heures d’images – souvent bien belles, d’ailleurs – sur l’ambition de Françoise d’Aubigné, veuve Scarron, marquise de Maintenon, épouse morganatique de Louis XIV, de donner à des jeunes filles de bonne noblesse mais désargentées (comme Maintenon elle-même, au demeurant) une éducation de qualité n’est pas précisément un thème censé faire affluer des régiments de spectateurs dans les multiplexes de banlieue.

Ah, bienheureux financement public, opportunes obligations faites aux chaînes de télévision d’apporter leur gros écot à ces productions favorisées par le copinage incessant, financement sans quoi une réalisatrice aussi peu notoire que Patricia Mazuy n’aurait jamais pu tourner un film aussi dispendieux que Saint-Cyr. Remarquez bien, disant cela, je suis en pleine guerre civile puisque toute une partie de moi-même se réjouit, en sens inverse, de voir ressusciter un monde et des lieux magnifiques, la tentative de donner aux jeunes filles une instruction de la même hauteur, du même niveau que celle que pouvaient recevoir les garçons et le bonheur de voir Jean Racine, à la demande expresse du Roi, donner au monde deux nouveaux chefs-d’œuvre, Esther et Athalie après douze ans de silence.

Pourtant, malgré les moyens employés, la qualité et l’abondance des figurants, la beauté des lieux et des costumes, le charme des petites et jeunes filles qui peuplent la volière de Saint-Cyr et même souvent la qualité du propos (adapté d’un roman d’Yves Dangerfield), le film ne remplit pas tout à fait ses promesses et délivre sur deux heures un discours décoratif, compassé, hiératique dont ne submerge guère que l’interprétation d’Isabelle Huppert,marquise de Maintenon anxieuse, soucieuse, inquiète qui entraîne le Roi vers la dévotion, ce qui sera, d’ailleurs un des drames des vingt dernières années du trop long règne de Louis XIV. À ce propos, déjà, une observation : lors de la création de la Maison royale de Saint Louis en 1686, le Roi Louis XIV n’a que 48 ans, la force de l’âge. Jean-Pierre Kalfon, qui l’incarne, assez bien (le comédien n’a jamais manqué de talent) en a, en 2000, date du tournage, déjà 62 ; et Isabelle Huppert en avait 47, alors que Maintenon avait trois ans de plus que le Roi. Voilà le genre de truc qui agace l’amateur d’Histoire.

Et pendant que nous y sommes, deux autres notes. D’abord, au vu de la parfaite réussite de Racine (Jean-François Balmer) de présenter ses deux dernières pièces, Esther et Athalie : voilà ce qui liquide, s’il en était besoin, les prétentions orgueilleuses sur la liberté de l’artiste : lorsque l’Électeur de Brandebourg demande à Jean-Sébastien Bach de composer quoi que ce soit, c’est au compositeur de se débrouiller avec ce qui lui est ordonné ; lorsque le Roi de France demande à son plus grand dramaturge de composer des pièces édifiantes à sujets bibliques, c’est à lui de créer un monde tragique. Le génie s’irradie dans la contrainte, qui ne le brime pas mais qui l’exalte.

Autre observation : sur bien des points, Napoléon Bonaparte n’a fait que reprendre, qu’à se mettre dans le sillon de l’Ancien Régime ; son armée a été, bien sûr, celle qui a été forgée par la longue suite des batailles ; mais le Code civil, dont on donne avec révérence la paternité à l’Empereur était déjà dans les fontes dès 1689, à la suite d’un long processus d’unification des droits coutumiers. Et donc c’est bien la maison de Saint-Cyr qui est à l’origine de la Maison d’Éducation de la Légion d’Honneur d’aujourd’hui où les jeunes filles sont identiquement classées par des rubans de couleurs différentes…

Saint-Cyr dispose d’une intrigue bien ténue : la trame conte l’amitié de Lucie de Fontenelle (Nina Meurisse et d’Anne de Grandcamp (Morgane Moré) de leur entrée à l’institution où, parlant simplement un des patois qui régnaient en France (simplement évacués lors de la guerre de 14 et de la fraternité des tranchées) elles font connaissance et deviennent amies, grandissant dans ce gynécée singulier, à la fois austère et éclairant.

Éveils à la sensualité et à l’amour, battements de cœur devant les regards des jeunes mâles, angoisses devant la rigueur des dévots, de ces graves, austères, intransigeants, sévères masochistes qui vont gâcher le beau projet de Saint-Cyr en rappelant à tout propos à Mme de Maintenon les folies et dérives de sa vie passée et enfermer le règne dans cette atmosphère sombre, bigote, terrifiante qui en a assombri les grandeurs. Cela dit, comme il est évident que Patricia Mazuy n’a pas la moindre intuition de ce que pouvait être l’austérité, la spiritualité et moins encore l’ascèse, le film passe tout à fait à côté de cet aspect.

Pourquoi vouloir filmer ce qu’on n’est pas capable de comprendre ?

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