Le cave se rebiffe

Un bijou !

Rassérénante unanimité des points de vue : Le cave se rebiffe est à sa façon une manière de chef-d’œuvre d’un genre qui me semble aujourd’hui disparu et qui a connu des heures de gloire, donnant au cinéma français une sorte de nouvel âge d’or, à la grande irritation de la critique prétendue sérieuse, qui s’étouffait d’agacement devant un cinéma qu’on ne pouvait tout de même pas ignorer.

Qu’est-ce qui confine à la perfection dans Le cave, outre la bluffante allitération du titre magnifique, qui ne pouvait être conçu que par un véritable expert amoureux des richesses infinies de la langue française ? Qu’est-ce qui y est si réussi ?

Le scénario est certes habile, ingénieux, drôle, délicieusement immoral, malgré le vertueux carton final qui précise que naturellement, les protagonistes du mauvais coup ont été rapidement arrêtés et condamnés, clin d’œil majuscule qui n’abuse personne. Mais ledit récit tiendrait presque sur un ticket de métro et, hors la pirouette finale bienvenue, n’offre qu’un minimum minimorum de suspense : on n’est que bien rarement dans l’attente de la péripétie suffisante : on jouit simplement à tout moment de la situation qui s’offre, chaque scène se suffisant à elle-même, et cette volupté est assez rare au cinéma pour n’être pas mise en exergue.

C’est que Michel Audiard, qui n’a pas conservé grand chose du roman d’Albert Simonin, paraît-il, a tout bâti sur le choix idéal des interprètes et sur les mots qu’il mettrait dans leur bouche. Je l’imagine écrivant pour Ginette Leclerc, pour Antoine Balpêtré, pour Franck Villard, connaissant parfaitement leur passé, leur dégaine, leur phrasé, et se régalant à ce tour de force de leur prêter exactement les phrases les plus à même de régaler le public… Et c’est évidemment la même chose pour Françoise Rosay ou Maurice Biraud… Je suis bien conscient d’être un peu excessif, écrivant ceci, mais le talent mimétique d’Audiard m’a fait songer à une des qualités les plus remarquables prêtées à Marcel Proust, celui de faire adopter à ses personnages, servantes, portefaix, concierges ou grands de ce monde le ton exact de leur véracité.

Voyez, j’ai cité cinq noms incontestables, cinq rôles dont tous ceux qui ont vu et revu le film retrouvent sans difficulté aucune les visages et se remémorent les inflexions… Dans quel film récent pourrait-on trouver telle profusion ?

D’autant que je n’ai pas abordé le chapitre des vedettes…

Réglons d’abord le cas de Martine Carol, point faible du film, s’il en est un. Le supplément du DVD indique que l’actrice, en pleine dérive personnelle et financière en 1961 avait été engagée dans ce tournage un peu par charité ; malheureusement la chose se sent, même si l’actrice, qui n’a jamais brillé par l’intériorité de son jeu, n’était pas la moins adaptée pour interpréter une ravissante idiote. Disons que le brio de tous les autres l’écrase un peu, mais que c’est supportable…

Bernard Blier et Jean Gabin, qui parlaient l’Audiard comme leur langue maternelle, s’en donnent à cœur joie et dévident mot sur mot, réplique sur réplique avec une ardeur stupéfiante… Ah ! le regard de Blier venu sortir Gabin de sa retraite des Tropiques sur les avantages et agréments de la jeune indigène qui leur sert à boire : – Il est giron, ton petit sommelier…Je peux te le bloquer pour la sieste !…
ou le même Gabin à Biraud : J’ai connu un typographe d’une extrême valeur qui s’est gâté la main aux anis…
Quel bonheur !

Bref, voilà un film qui n’a ni un défaut, ni une ride. et à qui il ne manque pas même un joli clin d’œil, lorsque Biraud appelle Carol Ma p’tite reine… C’est ainsi que Blier appelle Arletty dans Hôtel du Nord… hommage d’Audiard à Jeanson, d’un maître à un maître…

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