Tout s’est bien passé

La potion amère.

À dire vrai, si l’on ne m’avait pas proposé de regarder ce film en avant-première de son édition en DVD, aurais-je souhaité le regarder ? J’ai, avec le cinéma de François Ozon des rapports contrastés et depuis Jeune et jolie en 2013, je n’avais plus rien vu de lui ; ceci alors même que j’avais assez apprécié des œuvres plus anciennes, notamment Sous le sable (ce qu’il a fait de mieux, à mon sens) ou Swimming pool ou Dans la maison.Il est vrai que ce réalisateur est de ceux qui présentent au public un nouveau film chaque année ou presque, ce qui produit naturellement beaucoup de scories. Mais écrivant ceci, je m’en repends presque immédiatement, me souvenant que Julien Duvivier (que je place aux premiers rangs de mon Panthéon personnel, avec Henri-Georges Clouzot et Jacques Becker) était dans une même disposition d’esprit et, comme Ozon le fait, pouvait souvent changer de registre.

En matière de distribution des rôles, je tordais le nez à revoir une énième fois André Dussollier qui est passé dans toutes les sauces du cinéma français et que je supporte de plus en plus difficilement : j’avais tort, en l’espèce : il fait une composition assez étonnante et réussie, dans le rôle d’un vieillard attaqué par un sévère AVC et par la décrépitude de l’âge. Compensait ma réserve pour l’acteur ma dilection pour l’actrice : depuis La boum en 1980 (42 ans déjà ! est-ce possible ?) tous les Français ont été un peu amoureux d’elle, n’est-ce pas ? Et dans le film, elle est vraiment excellente.

Le sujet de Tout s’est bien passé est de ceux qui m’inquiètent a priori, tant je crains les discours militants, le manichéisme et les faciles effets d’émotion sur la grave question de l’euthanasie. La fin de vie, la décadence physique, la perte du goût pour la vie, voilà des thèmes qui demandent une réflexion un peu plus fine que la rituelle affirmation C’est mon choix !.

En 2012, Michael Haneke, avec Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva montre dans Amour la piste qui me semble la plus décente (qu’on s’y reporte !). Mais que la société doive règlementer (de manière forcément tatillonne et glaciale) l’administration sociale de la mort me scandalise. Je ne suis pas le seul. Michel Houellebecq qui avait décrit le voyage dans un assassinoir suisse d’un de ses personnages dans La carte et le territoire a fait quelque bruit en déclarant, en avril 2021 : Lorsqu’un pays — une société, une civilisation — en vient à légaliser l’euthanasie, il perd à mes yeux tout droit au respect. Il devient dès lors non seulement légitime, mais souhaitable, de le détruire ; afin qu’autre chose — un autre pays, une autre société, une autre civilisation — ait une chance d’advenir. On le voit, pas de précautions oratoires.

Tout s’est bien passé adapte un roman d’Emmanuèle Bernheim qui relate les péripéties de la fin de vie de son père, André (André Dussollier), homosexuel, riche industriel, collectionneur d’art contemporain, dont la femme, Claude (Charlotte Rampling), sculptrice est de longue date plongée dans une grave dépression. Victime d’un grave AVC, André met de longs mois à – mal – surmonter les défaillances physiques d’un corps qui lâche de partout et surtout perd, de ce fait, le goût de vivre. Il demande donc à ses filles Pascale (Géraldine Pailhas) et Emmanuèle (Sophie Marceau), d’organiser son euthanasie.

André est un homme autoritaire, sans doute un tyran domestique mais aussi une personnalité puissante à qui l’on ne peut rien refuser et à qui on a toujours tout pardonné, notamment ses frasques homosexuelles qu’on devine avoir été fréquentes et dévastatrices. À part essayer de biaiser, de retarder l’échéance, les filles ne peuvent rien à cette volonté de roc, qui ira jusqu’au bout. Jusqu’à ce que, dans une clinique bernoise sûrement confortable, même luxueuse, une organisatrice (Hanna Schygulla) tende au suicidaire un verre empli de la potion amère de la mort qu’il doit ingurgiter lui-même ; car – merveilleuse hypocrisie du Camp du Bien – la société organisatrice ainsi assiste, mais ne tue pas.


Toutes les péripéties qui se greffent à cette trame ont sans doute leur pertinence, mais engraissent le récit. On a même droit à quelques instants d’humour noirâtre – mais certainement vécus – lorsque, par exemple le mari (Éric Caravaca) d’Emmanuèle tente infructueusement de faire entrer le fauteuil roulant du vieillard dans un ascenseur trop exigu ou lorsqu’un des conducteurs de l’ambulance qui le conduit en Suisse, ayant appris la destination finale, refuse d’aller plus loin parce que, bon musulman, il ne veut pas prêter la main à ce genre de manigance.

J’admets bien volontiers qu’il y a dans les pires moments dramatiques d’une existence, des moments tragi-comiques, des scènes burlesques, des entourloupes invraisemblables. Je ne suis pas certain qu’Ozon ait eu raison de conserver dans son film tous les épisodes qui devaient figurer dans le roman : ces épisodes digressent, pèsent, alourdissent le récit. C’est honnête, les acteurs sont excellents (notamment, en second rôle, Daniel Mesguich qui interprète le grand avocat Georges Kiejman), mais on finit par s’ennuyer un peu, même si le dernier quart d’heure (cela écrit sans ironie !) passe plus vite.

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