Une étrange affaire

Affiche une_etrange_affaire Psychologie du désastre.

Est-ce parce que toute l’atmosphère d’Une étrange affaire est empreinte des décors, des bagnoles, des allures, des vêtements des années 70 (en fait, le film est de 1981) que l’on a l’impression, au début qu’on est dans du Claude Sautet ? D’autant qu’y arrive rapidement Michel Piccoli et que la petite vie sage que mène le couple Coline, Louis (Gérard Lanvin) et Nina (Nathalie Baye), englué par grand-mère (Madeleine Cheminat) et mère (Dominique Blanchar) également fofolles ressemble assez à celles du cinéma de Sautet

Et puis non, se dit-on assez vite quand s’insinuent dans le récit des acteurs anxiogènes, Jean-François Balmer (qui a beaucoup interprété des inspecteurs de police vicelards) et Jean-Pierre Kalfon (étrange comédien au sourire presque toxique) et que commence à se mettre en place la petite musique, pesante, de la déstabilisation de Louis. Dans tout le film, le pauvre garçon va être débordé, ballotté, submergé par la sorte d’influence démoniaque que Bertrand Malair/Michel Piccoli exerce sur lui (exerce sur tous) sans rien comprendre à ce qui se passe en lui.

une-etrange-affaire_4288_7524Et ce qui est sans doute une des grandes forces d’Une étrange affaire, c’est que nous ne comprenons pas beaucoup mieux que lui : nous regardons la scène et nous laissons prendre au jeu sans connaître le dessous des cartes ; peut-être simplement parce qu’il n’y en a pas. Malair ne règne pas en faisant miroiter argent, sexe ou vie de plaisir. Simplement on s’enferme avec lui dans un immense appartement chic, vide et en lambeaux pour travailler jusqu’à pas d’heure et dormir sur un lit de camp, on dîne avec lui dans des restaurants médiocres (lapin ou barbue ?), on ne sait pas où on va, on ne peut rien expliquer à personne… On se retrouve complètement isolé, dans une sorte d’apesanteur et on perd toute volonté propre.

piccoli-lanvinPour quoi ? On n’en sait rien, donc, mais on marche, le spectateur marche parce qu’il sait bien que ce genre de fascination/dépendance existe, parce qu’il connaît ça dans son entourage, qu’il l’a peut-être subi, avec plus ou moins de force, qu’il se trouve vaguement gêné par des relations qu’il pressent de nature presque amoureuse, presque matrimoniale. Avec ou sans sexualité ? Ah, ceci est une autre histoire et le film n’éclaire pas grand chose.

C’est d’ailleurs là une des caractéristiques du cinéma de Pierre Granier-Deferre : des rapports bizarres, singuliers, ambigus, sulfureux entre des personnages dont on ne connaît qu’une facette : Simone Signoret et Alain Delon dans La veuve Couderc, Romy Schneider et Philippe Noiret dans Une femme à sa fenêtre, Signoret (encore !) et Noiret (encore !) dans L’étoile du Nord et ces bijoux malsains (et hélas non encore édités), Cours privé et Noyade interdite.

gerard-lanvinLa dernière séquence d’Une étrange affaire est d’un pessimisme radical. Malair a disparu, laissant ses hommes presque orphelins. Louis Coline attend qu’il revienne. Et il écrit à sa femme qu’il préfère attendre Malair que de revenir à la maison. Glaçant.

J’ai songé un instant au Locataire de Roman Polanski : il y a quelque chose de tendu et de littéralement exaspérant, d’incompréhensible. Et donc de parfaitement véridique..

Leave a Reply