Fitzcarraldo

Le pays de la création inachevée…

On ne peut pas ne pas trouver les points communs évidents qui relient dans l’œuvre de Werner Herzog deux de ses films majeurs,

Fitzcarraldo et Aguirre mais il ne faudrait pas tomber dans le panneau consistant à en chercher méticuleusement ressemblances et oppositions, inspirations et changements de cap. C’est un exercice où il faut essayer de tenir la ligne droite et d’être rigoureux, parce que Klaus Kinski, l’enfer vert de l’Amazonie, la brume revêche, les fleuves rugueux, les rapides terribles et les indigènes interloqués, ça fait tout de même beaucoup.

Mais je vais d’abord faire une observation bien triviale : Aguirre offre une action resserrée et haletante pendant à peine plus de 90 minutes ; Fitzcarraldo prend son temps et développe ses méandres pendant plus de deux heures et demie. Et je suis bien fondé à m’avouer, quelle que soit la sympathie que j’ai pour le réalisateur, pour l’acteur principal, pour Claudia Cardinale et pour la superbe musique de Popol Vuh, que ça m’a souvent paru bien long et surtout, ce qui est à mes yeux un reproche plus grave, d’une substance trop diluée.

Comment ça ! vont se récrier certains qui exposeront à juste titre que le film est le récit d’un rêve héroïque, exaltant et plus encore le regard posé sur un merveilleux rêveur qui a tout tenté et tentera tout encore pour être un de ces conquérants de l’impossible qui se soucient moins de réaliser des fortunes que d’engranger des songes. Et puis cette période un peu fabuleuse de la prospérité sans égale dans ces contrées du Brésil et du Pérou qui possédaient l’hévéa producteur de caoutchouc. Et cela avant que la production à Ceylan et en Malaisie, plus productive et facilement exploitable, avec des graines d’hévéas illégalement exportées par ces coquins de Britanniques ne brise l’essor doré de Manaos et, dans une bien moins large mesure, d’Iquitos…

Donc Brian Sweeney Fitzgerald (Klaus Kinski), qui se fait appeler Fitzcarraldo, par souci de couleur locale et avec une certaine coquetterie, après avoir essayé de lancer une ligne ferroviaire transandine, puis de créer une fabrique de glace industrielle, décide de se lancer dans la culture de l’hévéa, sur une parcelle de forêt très difficilement exploitable ; son projet, son rêve – on y revient – est de construire à Iquitos un opéra superbe où viendront se produire les deux vedettes mondiales de l’époque, Sarah Bernhardt et Enrico Caruso qu’aux premières images du film il vient d’applaudir dans l’étonnante luxueuse salle de Manaos. Pour toutes ses folies Fitzcarraldo peut compter sur l’appui amoureux de sa maîtresse Molly (Claudia Cardinale), qui gère paisiblement une maison de plaisir mais ne sait pas résister aux enthousiasmes de son amant…

Toute cette première partie est drôle, entraînante, nerveuse, rondement menée. Voilà partie sur l’Amazone puis le Pachitea, une étrange cohorte de matelots de fortune, dont la plupart vont déserter avant terme par crainte de la cruauté des Indiens Jivaros. Cruauté réelle ou supposée (mais enfin toute ma petite enfance a été terrorisée lorsque j’ai appris qu’il existait des réducteurs de têtes). En tout cas cruauté amadouée lorsque Fitzcarraldo installe sur le pont du navire un gramophone qui diffuse Caruso dans le fameux quatuor de Rigoletto de Verdi (celui que chantent Mes chers amis lors de leurs virées tziganes !). Il s’agit alors de hisser l’énorme bateau au dessus d’une colline qui sépare, à très peu de distance le Pachitea et l’Ucayali. Treuils ingénieux et muscles humains qui font passer l’obstacle au navire. Eh bien, dût la chose m’être reprochée longuement, j’ai trouvé cet exploit incontestable bien enquiquinant et démesurément long.

Une fois la chose faite et à part quelques émotions fortes dans les rapides agressifs, puis l’heureuse issue de l’aventure, on se demande bien où veut en venir Werner Herzog ; ah, si ! On voit débarquer à Iquitos toute la troupe lyrique que Fitzcarraldo espérait. On en est bien content pour lui. On s’est un peu ennuyé.

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