Vipère au poing

La tête en charpie.

Avant de venir au fond du sujet, ou plutôt à l’extraordinaire puissance du récit à forte tonalité autobiographique d’Hervé Bazin, disons un mot de ce qui l’entoure, qui, tout en le rendant de qualité intemporelle, l’ancre précisément dans son époque. Nous sommes en 1922. La société ancienne se survit, avec ses beaux domaines, sa domesticité nombreuse, son respect des traditions, son sens presque maniaque de la famille. Elle a pourtant déjà été blessée grièvement par la Monarchie de Juillet (Enrichissez-vous !) et par les folles spéculations du Second Empire et de la République bourgeoise. Et le coup de grâce lui a été porté par la Grande Guerre.

Marthe Pluvignec (Alice Sapritch), c’est-à-dire Folcoche, est issue du premier ébranlement ; son patronyme dit assez la modestie de sa lointaine extraction, mais sa famille est fortunée, enrichie par des spéculations un peu douteuses et son père est un de ces Sénateurs qui ont ancré la France dans la République bourgeoise. Elle a épousé Jacques Rezeau (Marcel Cuvelier), issu d’une vieille famille de hobereaux angevins qui n’a pas su s’adapter à la course du temps. Et pour préserver au moins la façade familiale, il a épousé sans passion non pas une femme mais les 500.000 Francs-Or qu’elle lui apportait. Séparation de biens, évidemment, mais tout de même il demeure du brillant. La chose est au demeurant assez courante à l’époque, certains des plus grands noms français épousant de riches héritières du Nouveau monde (Boni de Castellane et Anna Gould, par exemple).

L’autre malheur, connexe de la Guerre, a sonné la fin du Franc Germinal dont la remarquable parfaite stabilité tout au long du siècle précédent assurait la constance des revenus mobiliers et des fermages. De la prospérité on est passé à l’aisance. Mais aussi à la lésinerie. Ce qui est déjà très intéressant dans le remarquable téléfilm de Pierre Cardinal, c’est la mise en scène de cette lésinerie, dans l’atmosphère poussiéreuse de la vieille demeure de famille, dont le rez-de-chaussée demeure à peu près dans son ordre compassé, immuable mais dont les peintures s’effritent et les papiers peints se décollent au fur et à mesure qu’on monte les étages. Ce qui n’empêche évidemment pas qu’on y abrite gouvernante, précepteur et cuisinière-femme de peine. Pour avoir connu, bien plus tard, des familles qui vivaient dans cette sorte de misère dorée, peinant à la moindre dépense mais conservant les apparences, je trouve tout à fait véridique cette mise en perspective.

Bien que Poil de carotte, (qui bénéficie en plus si l’on ose dire de l’aversion conjuguée de sa mère, de son frère et de sa sœur) ne soit pas si loin, on a du mal à imaginer qu’une mère puisse porter à ses garçons, aux deux aînés surtout, cette aversion terrifiante décrite par Hervé Bazin et mise en scène par Cardinal avec une crudité glaçante. Une aversion qui explose moins dans les violences (et pourtant la main de Brasse-Bouillon (Dominique de Keuchel) presque clouée à la table par les dents d’une fourchette !) que dans une calme, consciente détermination de briser les caractères et d’humilier les esprits et les corps.. La haine de Folcoche est pourtant sans doute plus chimiquement pure. Haine pour des enfants qu’elle a eu sans plaisir d’un homme qu’elle a épousé sans amour comme elle en cingle son mari dans une scène presque gênante de la fin du téléfilm ; haine évidente de la sexualité, cette horreur qu’elle a ressenti chaque fois que son mari s’est approché d’elle. Tout est là : la haine de soi conduit à la haine de l’autre…

Comment ne pas s’incliner devant le jeu d’Alice Sapritch ? En 2004, Philippe de Broca a cru devoir réaliser un film – bien médiocre – avec dans le même rôle, la souvent excellente Catherine Frot. C’est aussi idiot que si, à une certaine époque on avait voulu tourner Marius avec Gérard Depardieu dans le rôle de Raimu. Qu’on le veuille ou non, il y a des interprétations qui tuent un rôle et rendent impossible sa reprise. On se demande comment des gens intelligents n’ont pas compris cette évidence. Sapritch,grande comédienne mal utilisée, et même gâchée est une Folcoche qu’il n’est pas possible d’oublier ; le reste de la distribution est excellent, notamment Cuvelier, mais le rôle écrasant de Folcoche a tout dévoré…

À voir et à revoir, pour se souvenir aussi de ce qu’a été la télévision avant de passer aux mains de Cyril Hanouna et de Yann Barthès.

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