Hommes en détresse

La lumière des Justes.

Peu connu en France, le réalisateur Rafael Gil (1913-1986) a connu, comme l’Espagne du dernier siècle, un parcours assez singulier. D’abord journaliste au quotidien de la Droite monarchiste ABC (qui existe toujours), il est embauché par la République, au début de la Guerre civile, pour faire partie d’un groupe documentaliste. Mais, en 1939, la victoire du Soulèvement national ne lui posera pas le moindre problème et il effectuera de 1942 à 1980 une assez dense carrière, marquée par une bonne vingtaine de films de toute nature, drames historiques, adaptation d’œuvres littéraires (Don Quijote de la Mancha), mélodrames et sujets religieux (El beso de Judas).

Ne nous payons pas de mots : ce qui sous-tend le film, c’est la pensée national-catholique qui sous-tendait le régime du Général Franco qui, tout au moins dans son espit, prônait la collaboration de classes sous l’égide de l’Église. En d’autres termes, il s’agit de montrer que patrons et ouvriers, violemment séparés par ce qu’ils croient être des intérêts divergents, peuvent être réconciliés par un prêtre à grand charisme, disposé à montrer aux uns et aux autres que la plus grande des valeurs humaines est la Fraternité.

Le film date de 1953, mais l’intrigue en est situé en 1930 ; avant, donc, l’établissement de la République en 1931 et donc bien avant le Frente popular de 1936. Un village imaginaire, Aldunaz, qui vit de la mine de charbon (Asturies ?). Un village plongé dans la pauvreté et l’archaïsme qui fait penser à ceux montrés dans Terre sans pain par Luis Bunuel en 1933. Bâti sur le roc, aux venelles étroites, sombres, enfermées. Maisons décrépites, noires, crasseuses, à peine éclairées, le soir, par une pauvre ampoule qui pend tristement au bout d’un fil poussiéreux.

Y est nommé par l’archevêque un jeune prêtre brillant, Andres Mendoza (Claude Laydu), d’évidence promis aux plus hautes dignités ecclésiastiques, et pourtant envoyé dans un village perdu et mécréant. Car le village est absolument coupé en deux clans : la bourgeoisie industrielle, égoïste, sauvage, malandrine, dirigée par Don César (Jose Marco Davo) qui n’a que mépris pour les prolétaires parmi qui émergent Martin (Francisco Rabal), dont la femme vient de mourir et qui est en charge de sa petite fille Margarita (Maria Eugenia Escriva) et Barrona (Fernando Sancho), l’un et l’autre perdus d’amertume et de haine sociale.

Dès son arrivée le jeune prêtre perçoit la rigueur du clivage, constate que son église est presque déserte, les ouvriers et leurs familles la boycottant, parce qu’ils pensent que l’Église est du côté des possédants. Toute son action va être dirigée pour montrer qu’ils se trompent. Il se multiplie, essaye de tisser des liens, d’entrer dans l’amitié de chacun. Il n’y met pas de complaisance : il s’indigne contre les mineurs qui font boire le Manchot (Jose Manuel Martin), un pauvre ilote ivrogne et, en même temps il dessaisit les bourgeois de leur rôle traditionnel de Majordome lors de la Fête votive du village pour le confier à Barrona.

C’est-à-dire qu’il se met tout le monde à dos. Survient alors le miracle : trois enfants se perdent dans les galeries d’une mine abandonnée : le village entier part à leur recherche ; effondrement, éboulement qui coupe du monde le prêtre, Don César et Martin. Bien sûr c’est trop beau, surtout lorsque l’effort conjugué de tous permet la libération heureuse des enterrés. Tout se termine au mieux et désormais une ère nouvelle va s’ouvrir pour Aldunaz.

C’est un peu irénique, mais ça passe bien. Claude Laydu avait, deux ans auparavant le curé de campagne du Journal de Robert Bresson ; il sera, bien plus tard, le créateur de Bonne nuit les petits, merveille enfantine de la télévision ; les acteurs espagnols nous sont peu connus, mais tous tiennent leur partie. Un film sans surprise mais qui est bien chaleureux. Ce n’est plus si fréquent.

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