La fiancée de Frankenstein

N’écoute pas les idoles !

Il n’est pas nécessaire, pour aimer le cinéma, d’être féru de ses origines. On a tout à fait le droit de négliger les 35 années qui séparent son invention (1895) de l’introduction du parlant (1927-28) et de tenir même ces premières années pour quasi archéologiques. De fait, je ne suis pas persuadé que les générations actuelles, a fortiori celles qui vont nous succéder éprouveront le moindre intérêt à regarder des films anciens, porteurs d’idées qui apparaissent aujourd’hui antédiluviennes, techniquement limités et absolument datés. La plupart des arts paraissent ainsi disqualifiés au bout de quelques décennies par d’autres manières de penser la vie et de la décrire que celles qui les avaient suscitées : qu’on le veuille ou non, on ne lit plus, on ne peint plus, on ne chante plus comme au Moyen-Âge ou à la Renaissance ; c’est comme ça.

Si emberlificotée qu’est ma pensée, je veux dire qu’il n’y a pas de honte à avoir de ne pas connaître ce qu’il est convenu d’appeler les chefs-d’œuvre du Muet ou des premiers temps du cinéma parlant. Seulement si on a l’âme vagabonde et le goût de retrouver les prémisses du cinéma que l’on aime on appréciera des films qui, si on les projetait aujourd’hui à un public non amateur ou non averti feraient sourire. Ce n’est pas le cas de toutes les œuvres anciennes, assurément et, d’ailleurs, dans le genre horrifique, à quoi nous allons venir, je tiens Freaks ou Les chasses du comte Zaroff, l’un et l’autre de 1932, pour des réussites telles qu’on peut parfaitement les montrer à des adolescents de maintenant pour les initier à l’histoire du 7ème art.

Je suis beaucoup moins certain de cela pour La fiancée de Frankenstein qui date de 1935 et qui est la suite directe du Frankenstein de 1931, du même James Whale qui avait remporté un si grand succès que les producteurs ont voulu le perpétuer. Il faut bien que j’avoue n’avoir pas vu le premier opus (ou, si je l’ai vu, je l’ai complétement oublié) mais tous les spécialistes vous diront que le numéro 2 est supérieur au numéro 1, ce qui m’ôte tout scrupule. Toujours est-il que, si j’ai pris un certain plaisir à regarder le film, c’est en tant que cinéphage compulsif, toujours prêt à repérer ici et là des orientations et des points de vue qui m’ouvriront des perspectives sur la superbe évolution du cinéma.

De ce point de vue là, le film est extrêmement intéressant : James Whale trace pour l’avenir une sorte de grammaire cinématographique qui sera utilisée ensuite par tous les grands maîtres de l’épouvante de toutes les provenances, de Mario Bava à Terence Fisher et bien d’autres. Tourmentes, orages déchaînés, pluies battantes, eaux dormantes, torches dans la nuit, cavalcades effrénées, châteaux austères à voûtes rogues et à couloirs rébarbatifs, flammes des. bûchers et toute la séquelle. Le meilleur du film est évidemment là, dans ces images de feuilles arrachées et d’éclairs luisants. D’autant que tout cela est accompagné d’une musique plutôt très appropriée aux situations qu’elle accompagne, qui scande et met en valeur les péripéties.

Elle a d’ailleurs bien du mérite, car ces péripéties sont tout de même très minimales et d’une grande banalité. Mary Shelley (Elsa Lanchester), provoquée, un soir d’orage, par Lord Byron (Gavin Gordon), qui ne se contente pas du seul récit initial, en invente une suite. Finalement tout le monde est sorti indemne du premier épisode, où, en principe, chacun devait avoir trouvé la mort. Le démiurge Henry Frankenstein (Colin Clive) qui se prenait pour l’égal du Créateur, rescapé de l’incendie du moulin où il était censé périr avec sa Créature (Boris Karloff) épouse sa charmante fiancée Elizabeth (Valerie Hobson) à qui il jure bien qu’on ne l’y reprendrait plus. Manque de pot, survient à ce moment là le démoniaque Docteur Pretorius (Ernest Thesiger) qui, par une autre voie scientifique, a fabriqué plusieurs homoncules (voilà une scène assez ridicule, au demeurant). Pretorius parvient à convaincre le baron de repiquer au truc et d’élaborer une sorte de composite. Pourquoi ne pas élaborer une femme qui serait la parfaite compagne du malheureux Monstre qui erre entre forêts et villages en terrifiant une couarde population à qui, pourtant, il ne veut pas de mal ?

Voilà posés les termes du sujet : la bienveillante Créature qui ne rêve que d’amour et les villageois terrifiés et repoussé par sa hideur. On se croirait dans un moderne sujet de baccalauréat consacré au harcèlement et au respect de la différence. Tout cela est assez niais. Et il y a même des points exaspérants comme l’omniprésence glapissante de la chambrière de la baronne Frankenstein, qui s’appelle Minnie (Una O’Connor), qui est un des personnages les plus ridicules et pénibles du cinéma de tous les temps.

Mais à la fin, un moment de grâce absolue : le surgissement de ses bandelettes de la fiancée du Monstre (interprétée, comme Mary Shelley, la conteuse, par Elsa Lanchester) : une allure, un maintien, une maladresse de toute beauté. Rien que pour les quelques minutes où la jeune femme reconstituée elle aussi à partir de cadavres, découvre le monde et hurle de terreur devant celui qui lui était promis, le film de James Whale mérite de demeurer dans les mémoires de ceux qui aiment le cinéma.

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