La mort en ce jardin

Au bout de la forêt coule une rivière…

Il faut toujours se méfier de la vision sarcastique, noire, cruelle de Luis Bunuel : là où l’on croit assister à un récit d’aventures finalement assez classique, surgit à tous moments l’ironie et la singularité du cinéaste, qui n’a eu ni prédécesseur, ni successeur dans le genre. C’est exactement ce que dit, dans un des suppléments du DVD le critique Charles Tesson : La mort en ce jardin est un film de John Huston, mixage du Trésor de la Sierra Madre et de L’odyssée de l’African Queen mais réalisé par Luis Bunuel ; ce qui, en effet change tout et introduit une dose suffisante d’étrangeté pour qu’on y reconnaisse toujours la patte du réalisateur espagnol qui était alors, en 1956, au cœur de sa période mexicaine, entamée en 1947 par Le grand casino et conclue en 1962 par L’Ange exterminateur.

Le Mexique, l’Amérique latine, tout cela était très à la mode dans les années 50 (sans doute parce que ces pays n’avaient participé à la guerre qu’en vendant à haut prix leurs produits agricoles et avaient accumulé de sacrées pelotes). Les Orgueilleux d’Yves AllégretLe salaire de la peur de Henri Georges Clouzot sont tous deux sortis en 1953 : atmosphère poisseuse, mortifère, pourrissante, parfumée, où des drôles de types sont échoués dans des bleds sans espoir, au milieu de la corruption généralisée, de l’alcool, des putes et des armes. Et Luis Bunuel prospérait au Mexique et allait réaliser en 1959 La fièvre monte à El Pao, qui fut le dernier film de Gérard Philipe dans la même orientation désespérante bourdonnante de moustiques et de malaria.

La mort en ce jardin peut passer pour un film d’aventures en deux parties : la première, trop longue et même languissante, réunit les personnages qui se retrouveront seuls dans la deuxième partie, mais perd un temps fou à les assembler. Dans une petite ville qui pourrait être en Colombie ou au Vénézuela (puisque le pays est limitrophe du Brésil) des prospecteurs de diamants sont expulsés de leurs terrains de recherche par un changement politique des autorités, naturellement alcoolisées, corrompues et avides. Une révolte éclate et six individus aussi différents que possible, sont contraints de fuir par la forêt vierge pour échapper à la répression. Contraint et forcé par les autres, Chenko (Tito Junco), un trafiquant d’à peu près tout, qui parviendra à s’évader du groupe dès le début. Puis Shark (Georges Marchal), un aventurier sans beaucoup de scrupules ; le père Lizardi (Michel Piccoli), un prêtre idéaliste, naïf et maladroit ; Djin (Simone Signoret) qui n’a de goût que pour l’argent ; Castin (Charles Vanel), chercheur de diamants qui a accumulé pas mal de sous, rêve d’ouvrir un restaurant à Marseille et d’épouser Djin, qui n’est bien sûr pas insensible au magot ; et la fille de Castin, Maria (Michèle Girardon), sourde et muette, mais bien jolie.

On voit bien que Bunuel qui adapte là (avec le concours de Raymond Queneau) un roman de José-André Lacours’établit sur des bases solides et classiques : la réunion d’individus fort différents dans leur personnalité, leur façon de vivre et leur histoire, dans un milieu affreusement hostile : outre que le groupe est, au début de son périple (car il veut gagner le Brésil pour se mettre à l’abri de la répression militaire) poursuivi par les soldats, il erre dans une jungle touffue, impénétrable, sans trouver de repères qui lui permette de progresser vers sa liberté, n’a vite plus rien à manger et subit continuellement les averses monstrueuses des contrées équatoriales. D’où, bien sûr, les évolutions qui saisissent les personnages, les rendant graduellement différents de ce qu’ils étaient au début : Castin (Vanel), le brave homme sage va sombrer dans le désespoir puis la folie furieuse ; Shark (Marchal), bandit sans foi ni loi va se révéler comme le pilier solide des fugitifs ; le Père Lizardi (Piccoli), pontifiant, rigoriste, tendu, va adoucir sa rigidité ; il n’y a guère que Djin (Signoret) qui demeurera la femme intéressée et avide qu’elle était dès le début.

Les péripéties sont assez banales, entrelacs d’espérances et de désespoirs, mais l’évolution des caractères est particulièrement élaborée : sans doute est-ce dû à la patte de Bunuel, qui n’aime rien tant que de décontenancer le spectateur… Comme il aime les images impressionnantes et irréelles : là, l’exécution d’un révolté par un peloton en pleine nuit, ici la parade des deux femmes, Signoret et Girardon qui ont trouvé dans les débris d’un avion échoué en pleine jungle robes chics et bijoux. Et au sommet, glaçant et baroque, le boa que les fugitifs affamés s’apprêtent à faire cuire mais qui est dévoré par un régiment de fourmis rouges avant que le feu ait pu être allumé (cette obsession est habituelle chez le cinéaste : on se souvient de la main couverte de fourmis (déjà) d’Un chien andalou, de l’âne piqué par les abeilles de Terre sans pain).

Film décontenançant, mal bâti, au ton souvent emphatique et quelquefois même un peu ridicule, La mort en ce jardin n’a pourtant rien d’insignifiant : un grand cinéaste est toujours là…

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