Lucrèce Borgia

Fin de siècle.

Lucrèce Borgia fut assurément un des plus grands succès du prolifique Christian-Jaque, du fait, sans doute des scènes un peu dénudées, qui n’étaient pas légion à l’époque (1953) et du succès que remportait alors Martine Carol, star impudique à la carrière mince mais au décolleté pigeonnant. Et puis le nom de Lucrèce résonnait aux oreilles du spectateur égrillard comme une promesse de parcours salace, toujours bon à apprécier.

C’est vrai, ça, à tort ou à raison, lorsqu’on vous citait alors les noms de Cléopâtre, Messaline, Lucrèce Borgia, la Du Barry, Pauline Bonaparte, Mata-Hari, vos yeux s’allumaient d’une lueur aussi vermeille que celle qui luit aujourd’hui quand on évoque Loana, Zahia, Nabila ou Kim Kardashian ; toutes étaient réputées grandes pécheresses de l’Histoire et dès qu’on vous les collait dans un film en costumes qui, sous des prétextes quasi documentaires et instructifs vous les montraient dans des situations et positions coquines (en costumes et sans costumes, si je puis dire), vous regagniez ensuite ravi votre deux-pièces au sixième sans ascenseur, avaliez votre soupe poireaux-pommes de terre et profitiez de la nuit complice pour fabriquer avec Bobonne un enfant du fameux baby-boom avant de regagner au matin usine ou atelier.

Donc Lucrèce Borgia, vieux fantasme dont les historiens discutent encore (assez vainement, à mon sens) dont la légende a donné lieu à une bonne douzaine de films dès les débuts du cinéma, dont celui d’Abel Gance avec Edwige Feuillère et un segment des Contes immoraux de Walerian Borowczyk avec Florence Bellamy. Fille d’un cardinal devenu Pape sous le nom d’Alexandre VI, au début de la Renaissance, à un moment où l’Église connaît une crise majeure (et ce n’est pas tout à fait pour rien que Luther proclamera ses 95 thèses à Wittenberg en 1517, moins de quinze ans après la mort du Pontife), ceci n’est pas contesté.Ensuite, quoi ? Jouet de son père et de son frère César, qui emploient sa beauté comme un instrument de leur politique ou elle-même cruelle, infidèle et dépravée ? Va savoir ! Ce qui n’est pas mal dans le film de Christian-Jaque, c’est que Lucrèce est présentée plutôt comme une brave fille qui ne demande pas mieux que d’être vraiment amoureuse et de se comporter sagement, mais qu’elle est en même temps parfaitement dévergondée et passablement sadique, riant comme une folle lors du jeu effarant où deux vieillards sont contraints, pour que l’un ait la vie sauve, de se battre juchés sur une mince poutre au dessus d’un brasier et étant à peine choquée lorsqu’une de ses passades populaires, Paolo (Christian Marquand) est abattu comme un chien après une poursuite directement inspirée par les admirables Chasses du comte Zaroff (en beaucoup moins bien).

J’aime assez Christian-Jaque ; beaucoup d’âneries (surtout en début et en fin de carrière) mais quelques trucs assez forts : L’assassinat du Père Noël, La symphonie fantastique, Boule de suif, Adorables créatures, Nana, par exemple. Et deux films formidables au moins, Les disparus de Saint Agil et Un revenant. Souvent des adaptations littéraires (La chartreuse de Parme) et des films en costumes (Madame du Barry). Un cinéma sans génie, plutôt agréable.Mais là, ce n’est pas le cas : Lucrèce Borgia est plutôt pesant, hiératique, ennuyeux. On n’a certes pas mégoté sur les costumes ni les décors et la distribution n’est pas mauvaise (excellent Pedro Armendariz en César Borgia, Valentine Tessier en nymphomane couguar duchesse d’Este), il y a le nombre congru de figurants et de batailles. Mais enfin le film semble surtout avoir été fait pour mettre en valeur la gorge pigeonnante de Martine Carol (j’y reviens !) et présenter quelques scènes assez dénudées pour l’époque : Lucrèce dans une vasque prenant son bain, une kyrielle d’oiselles déshabillées dans une étuve et une orgie truculente avec des ribaudes hystériques.

Le spectateur de 2017, largement blasé en matière de seins et de fesses ne trouvera donc pas là son content.

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