Mariages !

L’invention du Zéro.

Valérie Guignabodet a tourné quatre films de 2002 (Monique) à 2009 (Divorces). Elle n’en tournera plus puisqu’elle est morte en 2016, à l’âge normalement encore possible de 50 ans. Ce décès a certainement endeuillé sa famille, ses proches, son coiffeur et sa manucure, mais il n’a pas été une grande perte pour le cinéma français, bien que la dame ait recueilli un certain succès public, de ceux qui n’ont rien de durable. Il faut d’ailleurs le secours des chaînes secondaires qui remplissent ainsi leurs cases vides du dimanche soir ou, sans doute, la boutique ennuyeuse d’un soldeur de DVD périphérique pour qu’on puisse se rappeler que ce genre de films que la dame a tourné ait pu figurer un moment à l’affiche.

Mariages ! est un film débile, grotesque et même presque répugnant ; sa vision ne peut qu’exaspérer ceux qui considèrent le cinéma comme un art majeur et une façon d’entrer de plain-pied dans la complexité des choses. Rien de ce qui s’y passe n’est élégant, intelligent, subtil. Et pire, il capture des acteurs dont la plupart ne sont pas des gugusses ni des histrions dans une sorte de capitulation intellectuelle, dans une prestation gluante, collaborationniste avec un discours minable, étique, lamentable. Certes la période actuelle n’est guère propice aux recettes traditionnelles et éprouvées qui voulaient qu’un film, du côté de ses interprètes, allât quérir deux (ou trois) solides piliers, hommes et femmes (ou, pourquoi pas ? deux hommes, Jouvet et SimonGabin et Delon) et les entourât de nombreux et merveilleux seconds rôles qui donnaient de la substance, de la chair, de la consistance au film. Désormais la carence de grandes carrures (qu’est-ce qui reste ? Depardieu quand il ne se perd pas dans des gugusseries…) conduit les réalisateurs à réunir sur le plateau des comédiens de réputation et d’envergure similaires, à peu près tous braves gens talentueux mais dont aucun ne perce le plafond. Sans doute ne suis-je pas dupe et vois-je des différences (de rémunération sinon de talent) entre les jeunes loups fraîchement débarqués sur les plateaux (Jean Dujardin) et les vieilles gloires qui furent quelque chose et sont désormais à la limite de la disparition des mémoires (Miou-Miou ou Lio). Mais réunir ces étoiles guère brillantes ou à peu près effacées dans une comédie qui se veut acerbe ne donne pas grand chose.

Éternel sujet d’une facilité et d’une banalité qui font rougir le spectateur, si complaisant qu’il eut être, le mariage d’un couple qui donnera l’occasion aux invités de déballer leurs rancœurs et de procéder à leurs règlements de comptes est déjà bien médiocre lorsqu’on focalise l’attention, de façon très primaire, sur le cercle de famille et d’amis réunis improbablement par la célébration. Au moins, quand on aborde des sujets aussi rebattus, faut-il avoir le sens du décalage qui a permis à Olivier Nakache et Éric Toledano de présenter leur fort amusant Sens de la fête où l’attention est habilement déviée, principalement, sur les organisateurs de la cérémonie, sur les professionnels de l’organisation, leurs anxiétés et leurs craintes.

Parce que sinon on tombe sur les terrifiantes banalités de la fête, telle qu’elle est avec la plus grande acidité, moquée par Philippe Muray : fausse cordialité des gens qui se retrouvent par hasard ensemble lors d’une soirée où l’ennui, l’imposture, la fausse gaieté vont régner de façon absolue : cordialité feinte des tables où l’on se retrouve confiné avec des gens qu’on n’aurait pas même remarqué dans la vie courante, révélation des misérables petits tas de secrets, constatation des haines et des mépris dissimulés sous les oripeaux de l’amusement obligatoire. Ennui accablant qui s’empare peu à peu de tout le monde, vulgarité qui se révèle avec suffisance et éclat. Exercices obligés où les amis du marié rivalisent de conneries espérées spirituelles… Bien d’autres choses.

Mariages ! enfonce avec volupté de le clou de la nullité ; un réalisateur italien de la grande époque aurait pu trouver à ces bibelots d’inanité une force dévastatrice tout à fait cruelle et mettre le doigt là où ça pouvait faire le plus mal, flinguer avec acidité, venin, méchanceté ces monstruosités. Mais Valérie Guignabodet fait dans le télévisuel joli, préférant les ponts-aux-ânes affectionnés de la boboïtude aux vrais sarcasmes destructeurs…

Quand le film s’est achevé, j’ai songé à un des aphorismes les mieux venus du grand Émile Cioran : On sort de chez soi, on voit la foule dans la rue. Une seule pensée vient à l’esprit : extermination. C’est peut-être un peu excessif pour traiter d’un film aussi minable, mais ça fait plaisir à dire.

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