Paterson

Musée de l’ennui.

Je n’ai rien contre, en principe, les films où il ne se passe rien, où la banalité extrême des jours l’emporte sur l’aventure : après tout, dans notre propre vie, à part les grands moments du mariage, de la naissance des enfants et de la mort (la sienne et celle de ceux que l’on aime vraiment, qui ne sont pas légion) il est bien rare que des événements extraordinaires surviennent ; même les guerres et les révolutions fichent la paix, hors exception rarissime à une grande partie des gens. Filmer le quotidien, ses mille tout petits instants insignifiants n’a rien de scandaleux. et après tout, dans un tout autre domaines un des plus grands écrivains de tous les temps a commencé sa Recherche en contant ses difficultés à s’endormir sans avoir reçu le baiser pacifiant de sa mère.

Non, bien sûr. Il est bon qu’il y ait des films policiers, des films de guerre, des films d’épouvante, des films de gangsters, des films de jungle, des films de montagnes et de déserts, des films de ravage et des films d’amour ; mais il est nécessaire aussi qu’il y ait des films de quotidienneté. Encore faut-il que dans le caractère un peu terne de leur déroulement, ils donnent au spectateur l’envie d’y pénétrer, de s’y incorporer, d’y ressentir une forme de connivence et de sympathie. Vu ma note, autant dire que je n’ai pas rencontré ça dans Paterson ; vraiment pas.

Prenons Paterson, une petite ville du New-Jersey, banlieue ouest de New-York, patrie de l’inénarrable Lou Costello dont le duo avec Bud Abbott erait presque passer celui de Terence Hill et de Bud Spencer pour un modèle de raffinement sophistiqué. Une petite ville (tout de même de 150.000 habitants) absolument moche, souffreteuse, pelée, mesquine. Petits immeubles, petites maisons, rues sans grâce et sans intérêt. L’ennui majuscule et ordinaire tout à la fois.

Prenons Paterson (Adam Driver), qui porte donc le nom de la ville où il vit, qui est conducteur de bus, un des métiers les plus répétitifs qui soient ; sa compagne Laura (Golshifteh Farahani), qui ne travaille pas, passe son temps à rêver qu’elle va faire fortune en vendant des cupcakes bariolés à la fête du quartier ou devenir une chanteuse de renom en apprenant la guitare commandée sur un site Internet. Le couple, qui a l’air de s’aimer, ne paraît pas avoir ni parents, ni amis ; on n’y parle jamais d’enfants à venir : de gentils jeunes gens refermés sur eux-mêmes. Paterson écrit à la dérobée des sortes de poèmes funambulesques impressionnistes qu’il collationne dans un précieux carnet que Laura voudrait copier et faire éditer. Un jour où, après que Laura a gagné une petite somme en vendant ses étouffe-chrétien les amoureux sont allés au cinéma, ils trouvent en revenant la carnet déchiqueté par le molosse Marvin que, chaque soir Paterson emmène promener.

C’est tout ? Oui, à peu près. Ce que le film dit c’est que tout le monde est poète, il suffit de s’y mettre et ça marchera tout seul ; poésie les quelques phrases imagées jetées ça et là par Paterson lui-même, par une écolière avec qui il bavarde, poésie, le rap d’un type qui lave son linge la nuit dans une boutique, poésie, les querelles d’Everett (William Jackson Harper) et de Marie (Chasten Harmon), piliers du bar où Paterson s’arrête chaque soir en promenant le chien Marvin. Et, tant qu’on y est, poésie la folie douce de Laura qui voit tout, vêtements et gâteaux en cercles et en noir et blanc… il faut tout de même dire qu’elle confectionne pour son compagnon une ragougnasse épouvantable qu’il ingurgite stoïquement mais dont l’évocation me fait rétrospectivement frémir d’angoisse (qui sait ? on me servira peut-être ça lorsque, dans peu d’années, dans ma maison de retraite pour impotents, je ne pourrai plus confectionner mes fameux steaks tartare !). De quoi s’agit-il ? Ah, mon Dieu ! Une tourte de choux de Bruxelles au cheddar… Je me demande si je ne préfèrerais pas la fameuse poutine québécoise constituée, comme nul ne l’ignore de frites et de fromage en grains de cheddar frais, que l’on recouvre d’une sauce chaude de type «barbecue», faisant fondre légèrement le fromage.

Pour cette haute leçon de gastronomie du Nouveau monde, mais surtout pour la beauté rare de Golshifteh Farahani, je ne mets pas 0. Et quoi, je viens de découvrir que la belle avait un temps cohabité avec Louis Garrel ! Diable ! Voilà, avec la neige qui tombe affreusement sur Paris, qui me met le moral en berne…

Leave a Reply