Première année

La lune avec les dents.

Il est assez singulier de remarquer que Première année est sorti sur les écrans quelques petites semaines avant que le ministre de la Santé annonce, le 17 septembre, la disparition, pour la rentrée 2020, de l’année de bachotage infernal décrite avec talent par Thomas Lilti. Je n’ai absolument aucune compétence pédagogique ou universitaire pour juger de la pertinence de cette suppression, bien que j’incline à penser qu’elle est tout à fait justifiée, mais je dois dire que, dans la salle, ma femme et moi étions tout à fait en empathie avec les malheureux étudiants représentés qui passent les plus belles années de leur jeunesse à s’abrutir de données dont ils n’auront que faire ensuite, soit qu’ils aient passé le seuil du concours, soit qu’après un, deux ou trois échecs, ils soient obligés de rabattre sacrément leurs ambitions de  »devenir médecins« .

Des films sur le milieu médical, il en existe une palanquée, tant le caractère de ce métier peut susciter de riches développements de tout ordre, sociologique ou dramatique. Sans même évoquer les dizaines de rôles de médecins placés ici et là, le cadre hospitalier a souvent offert des portraits pittoresques d’un milieu aussi fascinant pour les malades que pour les gens en bonne santé : de Un grand patron d’Yves Ciampi en 1951 à Hippocrate du même Thomas Lilti en 2014, en passant par le Journal d’une femme en blanc de Claude Autant-Lara en 1965. Sans oublier d’innombrables séries télévisées, notamment le très étonnant L’hôpital et ses fantômes de Lars von Trier entre 1994 et 1997. On a vu aussi – je parle de mémoire – l’angoisse d’un candidat au prestigieux Internat de Paris (Daniel Ivernel) dans Sous le ciel de Paris de Julien Duvivier en 1952.

Tout cela concerne des instants particuliers de la vie des médecins et des étudiants qui sont déjà baignés dans le métier ou, en tout cas qui viennent de s’y insérer (Hippocrate, précisément) ; mais je ne crois pas qu’aucun film ait jamais été consacré à la préparation du concours d’entrée ; et, à dire vrai, j’ai beau chercher dans mes souvenirs, je ne vois pas non plus la description du bachotage préalable à un autre concours, que ce soit Normale Sup’ ou l’E.N.A. Sans doute a-t-on jugé cela peu spectaculaire et compliqué à dramatiser… Mais il est certain aussi que la compétition féroce qui règne sur la sélection des élites est relativement récente, pas même un demi-siècle. Car c’est aujourd’hui des classes d’âge entières qui tapent à la porte de l’Université ou, plutôt, de l’infinie variété des titres et diplômes universitaires…. Je me souviens pourtant qu’en 1957, la moitié de ma classe de 7ème s’est dirigée vers ce qu’on appelait alors le Cours complémentaire ; qu’à la fin de la 3ème, le B.E.P.C. en poche, qui permettait l’accès à plusieurs concours administratifs et professions, plusieurs s’arrêtaient volontairement ; et même qu’à la fin de la 1ère, nantis du Premier bac, deux camarades ont stoppé sans vouloir aller plus loin. Il y avait évidemment, pour ceux qui poursuivaient des études universitaires, beaucoup moins de concurrence…

Quoique… Une des observations les plus justes que fait Thomas Lilti, c’est – sans s’y malheureusement atacher assez, – l’évidente reproduction sociale des élites. Le film met en scène deux garçons bien sympathiques : Antoine (Vincent Lacoste), issu d’un milieu de petits employés, triple la terrible Première année ; Benjamin (William Lebghil) est fils d’un chirurgien et d’une historienne universitaire. Les jeunes gens sympathisent et décident de travailler ensemble. Et, comme de juste, le novice Benjamin, pourtant beaucoup moins motivé par la médecine que son camarade, réussit avec beaucoup plus de brio.

Persistance – et même accroissement, au fil des temps – des disparités sociales et culturelles : on songe à l’admirable Pas son genre de Lucas Belvaux : à vingt ans, il y a déjà longtemps que tout est joué, hors rares exceptions. Bien dommage que Lilti ne fasse que survoler cet aspect fondamental, pour le constater ou le critiquer, peu importe, alors qu’il devrait être le fondement de son film. Il limite donc son ambition à réaliser un excellent reportage sur la géhenne étudiante, l’horreur minutée de tous les instants passés à ingurgiter tout et n’importe quoi, qu’il faudra recracher dans d’absurdes QCM, une seule réponse fausse faisant reculer de 200 places dans la cohorte, c’est-à-dire perdre tout espoir de réaliser son rêve et sa vocation.

Et puis disons beaucoup de mal de la fin, bâclée, comme celle des trois quarts des films, où le brillant Benjamin se désiste pour permettre à son pote Antoine d’être le dernier reçu. On est presque gêné de voir une telle bêtise à l’issue d’un film aussi intelligent et sensible.

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