Sabrina

Quelle drôle de gosse !

Je ne suis pas certain que si le générique du film ne m’avait séduit, grâce aux noms révérés d’Audrey Hepburn et d’Humphrey Bogart (et, dans une moindre mesure celui de William Holden) j’aurais regardé avec un préjugé favorable Sabrina. Je ne suis pas certain non plus que, sans eux, je n’aurais pas trouvé bien banale cette histoire au dénouement archi-prévisible, malgré ses assez habiles péripéties qui sentent néanmoins beaucoup le théâtre (et de fait le film est tiré d’une pièce d’un certain Samuel A. Taylor).

Il est vrai que je n’ai pas pour le réalisateur, Billy Wilder,une passion dévorante, lui reconnaissant des réussites magnifiques, en premier lieu Boulevard du crépuscule, et aussi La scandaleuse de Berlin, mais peinant à partager l’enthousiasme général sur Certains l’aiment chaud ou La vie privée de Sherlock Holmes. Disons alors que Sabrina est un film extrêmement plaisant quoiqu’il soit un peu trop long (113 minutes) et que – sentant le théâtre, ma vieille aversion – il multiplie les invraisemblances et les scènes à faire.

Ce qu’il y a de bien agréable, outre la grâce absolue, l’élégance, le charme, le brio d’Audrey Hepburn, qui n’a jamais été médiocre, ni même moyenne et la carrure constante d’Humphrey Bogart, c’est le léger parfum d’immoralisme qui teinte assez subtilement l’histoire. La richissime famille Larrabee règne sur un empire industriel d’une ampleur stupéfiante et vit, dans une immense propriété de Long Island, sur un pied considérable, avec une nuée de serviteurs stylés. Parmi lesquels le chauffeur Thomas Fairchild (John Williams, épatant), dont la fille unique Sabrina (Hepburn, donc) est amoureuse depuis toujours, d’un amour de tête de petite fille, de David Larrabee (William Holden), charmant viveur dépensier et inconstant, tout l’inverse de son aîné Linus (Humphrey Bogart), homme d’affaires sévère uniquement préoccupé de l’extension infinie de la richesse et de la puissance familiale.

On devine donc aisément que malgré la différence d’âge (tout de même un peu trop forte : Bogart avait 30 ans de plus qu’Hepburn) et de condition, l’austère businessman et la ravissante demoiselle se retrouveront sur le pont d’un paquebot qui cingle vers l’Europe et vers Paris, continent de la liberté, ville de l’amour, où la jeune fille a appris un peu auparavant, sous la férule d’un maître-coq un peu… caricatural, à faire bouillir l’eau, casser les œufs et confectionner les soufflés.

Deux heures pour un propos aussi mince, on en conviendra, c’est beaucoup. On doit donc accumuler les péripéties et les incidentes. David/Holden, qui tombe amoureux comme on change de chemise, va-t-il, entraîné par sa pente naturelle, pousser Sabrina à l’épouser – pour, certainement, s’en désintéresser quelques semaines après l’hyménée – ou, comme le souhaite la famille et surtout son frère Linus, allier les affaires Larrabee aux affaires Tyson, riche planteur de cannes à sucre dont le suc permettra l’élaboration d’une matière plastique résistante et inaltérable ?

Nous sommes aux États-Unis en 1954 ; autant dire qu’il ne serait pas concevable de ne pas dresser une apologie de l’expansion économique et du capitalisme industriel. Amours et dollars, en quelque sorte.

Un sujet d’agacement, bien personnel : l’omniprésence de l’affreuse rengaine La vie en rose. Déjà que je ne supporte pas la voix agressive d’Édith Piaf et sa poésie pour cornets de dragées, mais en plus, c’est devenu la rengaine emblématique du malencontreux quinquennat de François Hollande après que sa gourgandine d’alors, Valérie Trierweiller l’a entraîné dans un pas de danse, à Tulle, lors de sa ridicule victoire de 2012. Entendre cette horreur tout au long de Sabrina a fait baisser ma note d’un point. Heureusement le talent d’Hubert de Givenchy qui habille magnifiquement Audrey Hepburn me l’a fait rehausser d’un autre. Il y a une morale, n’est-ce pas ?

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