Silvio et les autres

Des bleus à l’âme.

À mes yeux un film aussi vilipendé par toute la presse bien-pensante, de Télérama au Nouvel Observateur en passant par les Cahiers du cinéma (et sans doute Les Inrockuptibles, mais je ne suis pas allé voir) ne pouvait que me séduire. Car si Silvio et les autres était le récit des pérégrinations d’un prostitué transsexuel guatémaltèque ou de la lutte d’un orphelin tchétchène pour retrouver sa dignité, il en serait tout autrement. Mais ce n’est évidemment pas le cas. Au fait, ce que la doxa reproche à Paolo Sorrentino, d’ailleurs est précisément ce qui me plaît en lui : le diagnostic du vide de notre civilisation occidentale, le regard froid sur son effondrement vraisemblable, le désenchantement de tout le monde, la beauté immuable des choses qui s’engloutit peu à peu. Mais je crois aussi que les jappements mauvais de cette presse vient de que le réalisateur ne prononce pas une condamnation sans nuances de la personnalité qu’il filme, ce Silvio Berlusconi qui a ensorcelé longuement l’Italie et la fascine encore, par un mélange de vulgarité, de roublardise, de générosité un peu folle, de crapulerie à peu près assumée et par un goût de la ragazza qui terrifie et scandalise les pays du Nord, confits d’hypocrisie et de puritanisme.

Je ne sais si la version intégrale du film, diffusée à la télévision italienne et qui, en deux épisodes, offrait 50 minutes supplémentaires par rapport à la version présentée en France donne un peu davantage des éléments historiques et situe un peu mieux les évolutions politiques. Je ne crois pourtant pas que ce soit nécessaire : débarrassé d’éventuels éléments conjoncturels, le film, alors plus épuré, focalise mieux le regard du spectateur sur la tragi-comédie, qui peut aller jusqu’au pathétique, d’un séducteur qui n’arrive plus à se surprendre, pas même en mettant en marche dans son beau jardin, pour son plaisir désormais solitaire, un volcan miniature dont il a fait miroiter la perspective de l’embrasement à de nombreux invités et qui fait d’ailleurs long feu.

Ce qui est le plus frappant – comme d’ailleurs c’était à peu près identique dans la sublime Grande bellezza – c’est le contraste, évidemment voulu, entre l’extrême beauté des lieux et la médiocrité qui s’y déploie. Que ce soit à Rome, autour du Colisée ou dans les fabuleuses résidences de Sardaigne et même dans une image brève, sur la place déserte du Duomo de Milan, il y a une sorte d’harmonie, de paix, d’intelligence, d’équilibre. Et tout cela ne parvient pas tout à fait à être gâché par la vulgarité forcée des soirées bunga-bunga, des trop belles filles qui se prostituent à peu près en espérant obtenir un rôle dans une série télévisée sur une des multiples chaînes détenues par Berlusconi et par le marécage où frétillent les minables entremetteurs qui fournissent au vieil homme sa cargaison de chairs fraîches, de jambes interminables et de corps magnifiques. La barbarie envahissant la civilisation, cela m’a fait songer à une très belle séquence du Satyricon de Federico Fellini où, dans une villa romaine d’où s’approchent les vandales, un couple de patriciens romains se donne la mort pour n’être pas mêlé à la profanation de tout ce qu’il a aimé et défendu.

Silvio et les autres est empli d’images admirables, d’une beauté qui n’est pas que décorative mais marque de la profondeur : ainsi, après une nouvelle orgie, cette jeune fille qui siffle un chant doux et déchirant à la fois, installée sur les rochers du rivage devant la mer bleu sombre – ou devrait-on dire, en reprenant Homère, couleur lie-de-vin – ou cette conversation sous les feuillages entre Berlusconi et l’ancien collaborateur qu’il a laissé licencier… et cent autres images ébouriffantes magnifiquement composées. Sans compter les séquences qui émerveillent par leur justesse : celle où Silvio, en manière de défi, téléphone à une anonyme dont il a trouvé le numéro dans l’annuaire et parvient presque à lui vendre un appartement… où la scène où sa femme Veronica (Elena Sofia Ricci) et lui se déchirent… et sa capitulation devant Stella (Alice Pagani), goutte de pureté égarée dans la fétidité qui lui dit simplement qu’il a l’haleine de son grand-père…

Des acteurs formidables : Riccardo Scamarcio qui interprète avec toute la veulerie, la suffisance et la médiocrité possibles le rôle de Sergio Morra, ce misérable petit maquereau qui rêve de s’introduire dans la cour des grands, ou la grande beauté vénéneuse de Kasia Smutniak qui incarne la singulière favorite de Berlusconi, dont on ne sait si elle l’aime, mais à qui elle tient passionnément…

Puis, naturellement Toni Servillo, bluffant de naturel dans le masque figé, immuablement souriant mais au regard souvent glaçant du Cavaliere. Il était Jep Gambardella, le personnage principal de La grande bellezza, cette figure de la jet-set romaine fatiguée et lucide. Il parvient à donner à Berlusconi une épaisseur et même une humanité qui étonne et séduit… Dans la lignée des grands acteurs italiens, Alberto Sordi, par exemple ; ce qui n’est pas un mince compliment.

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