Une nuit en enfer

Œuvres poétiques complètes.

Il est tout à fait absurde et ridicule de réaliser un film aussi hétéroclite où la première partie, très classique mais très efficace est aussi contredite par la seconde, échevelée, délirante, farfelue et qui dépasse assez nettement les limites du grotesque. Et puisqu’il s’agit d’un scénario de Quentin Tarantino, voilà qui n’éclaire pas trop mon regard sur la filmographie de celui que certains tiennent pour un cinéaste majeur : un grain de folie, ça va encore, un boisseau, ça déconcerte complétement. J’ai patiemment regardé les trois derniers quarts d’heure en bâillant et en consultant ma montre parce que l’accumulation des effets spéciaux, des transformations physiques, des hurlements de damnés, des chairs arrachées, du sang et des fluides divers qui jaillissent avec une jactance vigoureuse, des sauvetages miraculeux, des morts inattendues et de tout le tremblement ne peut divertir que des adolescents décérébrés.

Et c’est bien dommage parce que la première heure du film est excellente. Et elle ne l’est pas seulement par le récit haletant et sanguinaire de la fuite vers le Mexique du couple fraternel et singulier de Seth (George Clooney) et de Richard (Quentin Tarantino), le premier qui se veut voleur élégant mais impitoyable à qui le gêne, le second légèrement débile, complétement paranoïaque et obsédé sexuel. Improbable équipée où, après des massacres le plus souvent causés par Richard, les deux frères prennent en otage une famille amère, déboussolée. Jacob Fuller (Harvey Keitel), un pasteur à la Foi chancelante après la mort accidentelle de sa femme, sa fille Kate (Juliette Lewis)et son fils adoptif Scott (Ernest Liu). Équipée sauvage, haletante, extrêmement bien composée, avec des morceaux de bravoure haletants, pleins de suspense, comme le passage de la frontière mexicaine dont l’on se prend – comme dans tous ces films bien réalisés – à vivre les péripéties de concert et presque en empathie avec les protagonistes.

Arrivée du convoi dans une sorte de bordel exotique gigantesque, crasseux, malsain peuplé de trognes invraisemblables, de routards, de desperados. Des filles superbes dansent demi-nues sur les tables ; le whisky, la tequila, le mezcal, l’aguardiente coulent à pleins ruisseaux ; on n’a manifestement pas intérêt à regarder de travers son voisin de travée, ni même, d’ailleurs à le regarder tout court, sauf à déclencher une bagarre meurtrière. Le Titty twister (le Téton tortillé) est une image assez exacte de l’Enfer. Comme l’est la créature sublime qui vient s’offrir aux désirs incandescents des spectateurs sous le nom édifiant de Satanico Pandemonium (Salma Hayek, beau brin de fille, au demeurant, dont j’avais entendu parler, mais n’avais jamais vue).

C’est là que le film bascule et s’enfourne carrément dans le foutraque et le farfelu. Que s’est-il passé ? Le scénariste, parvenu aux 60 minutes d’écriture se demande-t-il à ce moment là vers quelles turpitudes il va bien pouvoir entraîner ses personnages ? Hésite-t-il à aller vers une orientation assez perverse qui aurait vu la famille perturbée, mais aimante se faire contaminer par les deux malfaiteurs avec le concours de la lie humaine du bordel ? Aurait-il pu aller vers un paysage plus classique qui aurait vu ladite famille regimber et, avec habileté et astuce, se débarrasser de toutes les canailles présentes ? Ou, plus nunuchement, faire se séparer les deux frères, l’un demeurant un bandit sanguinaire, l’autre séduit par la pureté (toute relative, il me semble) de Kate, revenant dans le droit chemin ? Ou encore des choses bien plus originales et inattendues (après tout, je ne suis pas un de ces scénaristes à amples imaginations) ?

Rien de tout ça ! En fait tout le personnel du bar, dirigeant et subalterne, y compris les créatures de rêve est une sorte de mixture de zombies dévoreurs de chair et de vampires soumis aux règles habituelles du stokerisme. S’ensuit un très long épisode violent, vulgaire et passablement ennuyeux où le réalisateur, un certain Robert Rodriguez, montre qu’il s’amuse comme un fou à jouer des effets spéciaux désormais prodigués à l’envi sur les écrans. Ça devient interminablement languissant et ridicule, d’autant que, n’y regardant pas de trop près, le réalisateur commet de lourdes stupidités incohérentes, faisant, par exemple, utiliser pour lutter contre les zombies-vampires de l’eau bénite par un pasteur protestant, alors que seul un prêtre catholique (à la rigueur extrême un anglican) peut y avoir recours…

Tout cela se termine en une affreuse farandole habituelle où les morts-vivants dont on se croyait débarrassés surgissent à nouveau dès qu’on a le dos tourné pour vous emporter, par un coup de mâchoire féroce, un morceau de bras ou de cou ; et cette morsure va vous contaminer et ainsi de suite…

Avoir si honnêtement commencé et finir aussi ridiculement, c’est bien regrettable…

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