Le carrosse d’or

Trois hommes et un cotillon.

On n’est pas bien cohérent : à la lecture de nombreux témoignages – et donc de nombreuses déceptions – sur ce film, je m’étais bien promis de ne jamais acquérir Le carrosse d’or pour le placer dans ma DVDthèque. Et puis, lâcheté intrinsèque ou facilité concédée à des offres à petit prix, je me suis laissé aller à faire l’emplette. J’ai eu tort, évidemment. C’est nul, désagréable, ennuyeux d’un profond ennui et on s’étonne que beaucoup de cinéastes aient été enthousiasmés (au contraire des spectateurs) par une telle nullité. C’est que le nom révéré de Jean Renoir est à peu près aussi intouchable que celui de son père Auguste, le peintre des chromos bariolés qui font la joie des fabricants de boîtes de médiocres chocolats. On ne touche pas aux vaches sacrées.

On se demande vraiment ce qu’a voulu faire en 1953 le cinéaste, prudemment enfui aux États-Unis en 1940, malgré un grand élan d’admiration pour les soldats vigoureux de la Wehrmacht, qui avait réalisé Outre-Atlantique une demi-douzaine de films sans éclat et sans succès. On sent l’homme perdu, coupé de ses racines, prêt à n’importe quoi lorsqu’il va tourner le pesant Fleuve en Inde, première réalisation en couleurs et bibelot d’inanité sonore. Et puis, tout aussi étrangement ce Carrosse d’ordont on ne retiendra que le beau Technicolor et l’idée de représenter l’Amérique du sud espagnole au début du 18ème siècle, deux siècles après la conquête, un siècle avant les émancipations nationales : un monde figé, presque ectoplasmique où la rigidité conceptuelle de l’Espagne se collette avec la démesure d’un sous-continent.

Une société à la fois avachie et impérieuse joue la comédie de son importance, sous la conduite de Ferdinand (Duncan Lamont), le vice-roi, dont le plus clair du temps consiste à traquer les jolies femmes de son entourage. Une société fermée, hautaine, verrouillée qui s’ennuie et se pétrifie, qui n’a plus rien de commun avec les grands merveilleux cruels aventuriers de la conquête, qui profite avec une certaine veulerie des mines d’or et d’argent qui foisonnent sur le territoire et qui seront certainement la cause de l’endormissement durable de l’Espagne.

Arrive donc dans ce qui doit être quelque chose comme le Pérou une troupe minable de saltimbanques italiens à qui de sombres marlous ont promis fortune et renommée. Au sein de la troupe, de la plus pure tradition de commedia dell’arte, avec Pantalon, Polichinelle, Arlequin, il y a une vedette, charnelle, torrentueuse, sensuelle, Camilla (Anna Magnani), qui joue Colombine. Le long voyage depuis l’Europe s’est accompli en compagnie d’un soupirant, un officier, Felipe (Paul Campbell), mais surtout d’un magnifique carrosse chamarré, commandé par le vice-roi pour son plaisir et son prestige.

Dès qu’elle apparaît sur scène, Camilla-Colombine attise le désir, celui du vice-roi et aussi celui du torero Ramon (Riccardo Rioli). La voilà donc au centre d’une toile d’araignée dont elle aura bien du mal à se sortir, sinon en se refusant aux vies tumultueuses que pourraient lui offrir ses soupirants et en se consacrant totalement au théâtre, ainsi que le lui dit le chef de la troupe, Don Antonio (Odoardo Spadaro) : Tu n’es pas faite pour ce qu’on appelle la vie, ta place est parmi nous, les acteurs, les acrobates, les mimes, les clowns, les saltimbanques. Ton bonheur, tu le trouveras seulement sur une scène, chaque soir, pendant deux petites heures en faisant ton métier d’actrice, c’est-à-dire en t’oubliant toi même. À travers les personnages que tu incarneras, tu découvriras, peut-être, la vraie Camilla.

C’est à peu de choses près ce que dit François Truffaut à Jean-Pierre Léaud dans La nuit américaine : Je sais, il y a la vie privée, mais la vie privée, elle est boiteuse pour tout le monde. Les films sont plus harmonieux que la vie, Alphonse. Il n’y a pas d’embouteillages dans les films, il n’y a pas de temps morts. Les films avancent comme des trains, tu comprends ? Comme des trains dans la nuit. Les gens comme toi, comme moi, tu le sais bien, on est fait pour être heureux dans le travail de cinéma. On ne s’étonnera pas que Truffaut ait placé Le carrosse d’or au plus haut de ses dilections cinématographiques. N’empêche que ça traîne, que c’est mou, ennuyeux, vague, particulièrement artificiel et que malgré la durée raisonnable du film (1h42), on s’y ennuie beaucoup. L’esprit du vaudeville n’y est pas même endiablé.

Beaux costumes, belles couleurs, mais totale absence de rythme. On sent que Renoir n’avait pas encore retrouvé l’esprit de la vieille Europe raffinée ; heureusement, l’année suivante, il rebondira sur son dernier grand film, French-cancan, avant de s’enfoncer dans le pitoyable (à la notable exception de l’assez convenable Caporal épinglé). La vieillesse est comme toujours une abomination.

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