L’Italien des Roses

Une journée particulière.

S’il demeure un jour quelque chose de Charles Matton, je gage que ce sera davantage dans celui de l’art contemporain où l’homme (1931 – 2008) a acquis une grande notoriété, que dans celui du cinéma. Remarquez, écrivant cela, je ne suis pas certain que cette notoriété, qui fut réelle, comme représentant affirmé de la peinture figurative puis dans l’étrange et séduisante expérience des boîtes, soit encore entière. Peu connaisseur et guère amateur d’art contemporain, je ne me tiens pas au courant des côtes et modes. Mais l’article consacré au bonhomme sur Wikipédia dit assez fort qu’il a représenté une tendance artistique notable. Dans une de mes vies, j’ai eu l’occasion de l’approcher un peu et même d’aller le voir chez lui et de trouver intéressant son travail. C’était un type à la fois sympathique et sarcastique, deux qualificatifs qui ne vont pas particulièrement de pair mais qui s’imposent assez dans son cinéma.

Car Charles Matton a tourné quatre longs métrages, ce qui n’est pas donné à tout le monde et, à chaque fois, avec un succès d’estime critique, ce qui n’est pas non plus si évident pour des touche-à-tout : qu’on se représente que le considérable et péremptoire Bernard-Henri Lévy a tourné, de son côté, trois ou quatre films, dont un long métrage de fiction, Le jour et la nuit qui concourt dans la plupart des palmarès internationaux comme un des plus épouvantables films du monde. J’entends par là qu’il n’est pas si facile de sortir de son domaine (n’est-ce pas, également, Michel Houellebecq, immense romancier et auteur de la catastrophique adaptation de sa Possibilité d’une île ?)

Donc Matton, après deux courts métrages (dont l’un, La Pomme ou l’histoire d’une histoire fut présenté à Cannes) réalise en 1972 L’Italien des Roses. Il y met en premier plan un de ses amis, Richard Bohringer, dont c’est le premier rôle au cinéma. Il tourne en Noir et Blanc, dans une structure très – et trop – éclatée, rédigée en flashbacks de façon sans doute trop systématique. On sent bien que c’est un intellectuel qui est derrière la caméra et qui cherche à entraîner le spectateur dans une structure compliquée, mais qui demeurera toujours élégante.

Même si le film commence sur l’image du corps nu d’une jeune femme, Lola (Isabelle Mercanton) après l’amour, il se fixe très vite sur l’image de Raymond (Richard Bohringer), l’Italien des Roses (les Roses étant un quartier), juché sur la terrasse d’un immeuble et hésitant à se jeter dans le vide, alors même que s’agglomère, en bas de l’immeuble, dans la rue, la foule fascinée et de plus en plus participante au drame. On songe évidemment à la haute maison du Jour se lève de Marcel CarnéJean Gabin fascine, lui aussi, les spectateurs et se remémore les événements qui l’ont conduit à cette situation.

Là s’arrête la comparaison. Il n’y a pas de linéarité du récit dans L’Italien des Roses, mais un capharnaüm d’histoires qui se rejoignent, s’entrechoquent, se répondent, s’interpellent, qui rebâtissent en partie la journée de Raymond, qui est plongé dans une sorte de taedium vitae, une amertume existentielle qui va le conduire à l’évidence du suicide. Garçon qui vit d’on ne sait quoi, dont on apprend que, au soir venu, il doit participer à une sorte de minable concours de chant, qui paraît aimer et est aimé de Lola. Il est un peu connu, mais guère apprécié de ses voisins dont beaucoup, durant la journée fatidique, sont occupés à fêter le mariage d’une jeune femme (Cécile Vassort), dans une noce assez grassouillette où se rencontrent, se toisent et se heurtent, comme dans toutes les noces, des tas de gens et qui est un florilège des vulgarités obligées de l’exercice. Et puis, par ailleurs des gens, des couples, qui se chamaillent ou non, les situations habituelles de la vie, des mots qui passent dans le brouhaha.

Je ne suis pas par principe ennemi d’un cinéma qui essaye de capter le flot bouillant de la vie, des phrases sans queue ni tête qu’on entend dans l’autobus, au bistro, dans la rue. Je sais bien qu’on peut tout à fait tenter de reconstituer ces efflorescences ; on peut aussi bien s’y lancer en littérature (la fin du narrateur omniscient) qu’au cinéma. Mais enfin, pour parvenir à nous faire entrer vraiment dans le capharnaüm, il faut un talent fou et un art exceptionnel de la composition. Il manque tout de même un peu trop de cela à Charles Matton pour que le film soit satisfaisant. Qu’est-ce qui reste ? Un talent esthétique réel qui l’amène à proposer beaucoup de belles images, savamment ordonnées, comme des natures mortes, des acteurs de qualité. Bohringer est encore assez brut de décoffrage, mais les seconds rôles, Pierre Santini,Janine Souchon, Chantal Darget sont plutôt bien dirigés. Au débit du film, quelques aphorismes ridicules (On croit qu’on a compris le plus, alors qu’on n’a pas encore compris le moins) et de fausses bonnes idées comme celle qui consiste à monter les amants faisant l’amour moulés, en quelque sorte par les draps sous qui leurs silhouettes se dessinent.

Trop graphique, mais point désagréable.

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