Le garçu

La vaine navigation.

Avec Maurice Pialat j’erre de l’agacement à l’émerveillement, ne sachant pas trop où je dois m’arrêter et je me sens injuste et parcellaire à chaque fois que je l’évoque et parle de ses films. Longtemps j’ai rejeté son emprise, presque par réflexe organique, alors que je sentais bien, en même temps, qu’il s’agissait d’un cinéaste important ; aussi exaspérant qu’important, d’ailleurs, détesté par beaucoup et détestant, de son côté beaucoup de monde (revoir sa confrontation avec un public haineux, lors du Festival de Cannes 1987, où Sous le soleil de Satan a reçu la Palme d’or, à très juste titre). En tout cas je me suis laissé beaucoup fasciner par Nous ne vieillirons pas ensembleLa gueule ouverte ou Passe ton bac d’abord. Un cinéma qui cogne, qui agresse, qui frappe quelquefois au dessous de la ceinture et qui représente mieux que d’autres la vie telle qu’elle est.

Le garçu est le dernier film de l’écorché vif Pialat, sans doute un des plus personnels et évidemment les plus autobiographiques. Mais ne pourrait-on dire aussi l’un des plus dispersés, les plus foutraques, et – forcément – les moins maîtrisés ? Le réalisateur décrit, dans sa furie habituelle, des épisodes de sa vie et avant tout la naissance inespérée, merveilleuse et inquiétante de son fils Antoine, né alors qu’il avait déjà 66 ans et qu’il découvre comme un cadeau exceptionnel, qui le surprend et le fascine, qu’il filme comme on découvre un trésor précieux, émouvant, presque immérité.

Gérard (Gérard Depardieu), en fait c’est Maurice Pialat lui-même qui se rend compte, sans y pouvoir grand chose, que son petit garçon grandit, change, bouge, existe sans qu’il y soit pour grand chose, lui qui est mangé, happé, dévoré par son travail mais aussi par sa femme Sophie (Geraldine Pailhas), son ex Micheline (Élisabeth Depardieu), sa maîtresse Cathy (Fabienne Babe).

Tout cela serait très bien, grâce à la faculté de filmer vraiment la vie que détient Maurice Pialat, grâce à sa violence, son agressivité, son aigreur, si le film ne partait dans tous les sens sans jamais donner au spectateur le moindre repère. Je veux bien qu’on multiplie les ellipses, qu’on fasse appel à tout moment à l’intelligence et à la subtilité de celui qui ne demande pas mieux que d’accompagner le cinéaste dans la mise en scène de ses souvenirs, mais enfin il y a des limites, sauf à partir dans l’onirisme, ce qui n’est évidemment pas le genre de Pialat.

On est donc assez vite perdu dans un récit qui n’est pas une histoire, où se succèdent des séquences sans rapports évidents les unes avec les autres, où, malgré des acteurs magnifiques et bien dirigés, on bouge, on hésite, on ne comprend pas. Oui, sans doute, le réalisateur, incarné par un Gérard Depardieu superbe, erre lui aussi dans les multiples histoires qu’il vit et que, d’une certaine façon, il subit, dévoré, mangé par ce qu’il est : odieux, infantile, attachant, exaspérant, irritant, séduisant, naïf, en tous cas incapable d’être père.

Comme il a été incapable d’être fils ; et sans doute les meilleures images du Garçu sont celles qui se passent dans le pauvre minable village de Cunlhat, dans le Puy de Dôme où Gérard vient assister aux derniers instants de son père, où Pialat est né et où son père, marchand de bois douteux, que son fils surnommait ‘’Le garçu’’ meurt dans la grande solitude.

Pialat n’était satisfait d’aucun de ses films et de celui-ci encore moins que d’autres ; disons qu’il n’avait pas toujours tort.

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